Un pacte pour le climat

Quelles solutions pour le climat ?
Paul Germain, journaliste
Pierre Larrouturou, bonjour. Vous êtes un député européen tout neuf, tout clinquant, élu il y a deux semaines sur la liste de la Gauche française menée par le philosophe Raphaël Glucksman. Vous êtes économiste et grand adepte du partage du temps de travail. Alors, au Bar de l’Europe, je vous ai servi un poireau !
Pierre Larrouturou, député européen
Ah, ça fait plaisir !
Paul Germain, journaliste
Parce que, comme beaucoup de jeunes qui manifestent pour le climat, vous en avez assez de poireauter, vous en avez assez d’attendre et, face à l’urgence, vous avez lancé un collectif, et un pacte : le Pacte Finance Climat. C’est quoi, ce pacte ?
Pierre Larrouturou, député européen
L’idée, c’est qu’il y a une urgence pour agir, que tous les climatologues nous disent que le dérèglement climatique s’aggrave. On a vu des canicules à répétition l’été dernier, on a eu mille morts au Mozambique il y a quelques semaines à cause du cyclone Idai. On n’a plus que quelques années pour agir. Mais ça pourrait être une opportunité, parce que si on se donne les moyens d’isoler toutes les maisons, tous les bâtiments, si on se donne les moyens de changer de modèle agricole, de développer les transports en commun, on peut créer des millions d’emplois. Rien qu’en France, l’Ademe[1] dit qu’on peut créer 900 000 emplois. La question est de savoir comment on le finance, et, là, dans tous les pays, on se heurte aux mêmes murs. En Allemagne, le gouvernement vient de dire qu’il ne savait pas comment financer la sortie du charbon. En France, Nicolas Hulot a démissionné en disant : « Je n’ai pas l’argent ». Donc, on a rédigé, on a proposé un traité climat, un pacte climat qui apporte une solution européenne pour que tous les pays trouvent des financements. Concrètement, on rappelle que la Banque centrale européenne, la BCE, a créé 2 600 milliards d’euros en trois ans.
Paul Germain
Lors de la crise.
Pierre Larrouturou
Non, non, pardon. Justement, en 2008 – c’est très important votre question – en 2008, en quelques jours, on avait mis 1 000 milliards pour éviter l’effondrement. Ça, c’était en 2008-2009. Mais là, depuis 2015, la Banque centrale, on appelle ça le « quantitaviveeasing », quand vous et moi on était petits, petits, on appelait ça « la planche à billets », mais là, tous les mois, la Banque centrale crée 80 milliards qu’elle donne aux banques en disant aux banques : « Soyez gentils et relancez l’activité ». Et en fait, on voit que 11 % seulement de cet argent, de ces sommes colossales, au total, je répète 2 600 milliards d’euros qui ont été créés… Quand Nicolas Hulot démissionne, il disait : « Je voulais 7 milliards chaque année pour isoler les bâtiments, en commençant par les plus précaires ». On lui a dit : « 7 milliards ? On les a pas ». Mais la Banque centrale a créé 2 600 milliards, donc, nous, ce qu’on dit, c’est que, et aujourd’hui, cet argent va pour l’essentiel à la spéculation et nous prépare une crise financière. Et Christine Lagarde disait il y a trois semaines : « On va vers une crise qui peut être beaucoup plus grave que 2008 et la zone Euro n’est pas prête ».
Paul Germain
Donc vous voulez réorienter cet argent, ces investissements, dans le climat ?
Pierre Larrouturou
Exactement, il ne s’agit pas d’en faire plus.
On veut que chaque pays d’Europe - le traité qu’on a rédigé avec des amis juristes de haut-niveau dit qu’on crée une banque du climat et que chaque pays sait que pendant trente ans, on y va franchement, mais on a le temps pour agir, chaque pays sait qu’il a une enveloppe qui correspond à 2 % de son PIB. Donc, la France aurait chaque année 45 milliards d’euros à taux zéro, la Belgique aurait 6 milliards, l’Allemagne 60 milliards. Ça, c’est la banque du climat.
Paul Germain
Donc, ce que vous dites aussi, c’est, en quelque sorte, l’argent, on l’a, on le trouve.
Pierre Larrouturou
Exactement, l’argent il existe, on l’a trouvé en 2008 quand les banques s’effondraient et on en a créé de nouveau 2 600 milliards depuis trois ans. Et le problème, c’est que cet argent va à la spéculation au lieu d’aller créer des emplois. Et ça changerait tout s’il y avait un traité : la Belgique, la France, l’Espagne sauraient qu’on a des financements pérennes.
Paul Germain
Emmanuel Macrona parlé d’une banque du climat, il a piqué votre idée en quelque sorte ?
Pierre Larrouturou
Tout à fait, mais ça, tant mieux. Le problème, c’est que depuis deux ans, il n’a jamais rien fait au niveau du Conseil européen pour le mettre en place.
Paul Germain
Donc tout le monde soutient votre idée, votre projet…
Pierre Larrouturou
En France, toutes les listes, sauf le Front national, ont repris cette partie. Mais il y a une deuxième partie…
Paul Germain
Et quelques personnalités politiques en Europe également.
Pierre Larrouturou
Tout à fait, on avait en même temps Manuela Carmena, qui était la maire Podemos de Madrid, Pedro Sanchez, le Premier ministre espagnol, en même temps Alain Juppé en France, qui est bien à droite.
Paul Germain
Mais donc, vous avez un soutien moral mais rien d’autre.
Pierre Larrouturou
Tout à fait. Alors, ça, c’est sur la première partie du projet. Après ça aussi, on veut aussi qu’il y ait un budget climat. En plus de la banque du climat, on veut qu’il y ait un budget de 100 milliards chaque année, pour avoir un vrai plan Marshall pour l’Afrique, pour avoir… et des aides. Que si chacun de nous doit isoler la maison où il vit ou si chacun de nous doit isoler l’endroit où il travaille, il faut qu’il y ait des aides, que la moitié de la facture soit payée par la collectivité. Et là, ça bloque vraiment parce qu’on dit : qui doit payer ?On voit avec le mouvement des Gilets jaunes qu’il y a un besoin de justice fiscale qui est très important – et on dit :ça n’est pas à l’ensemble des citoyens de payer, par contre, les actionnaires, on voit que les dividendes ont explosé dans tous les pays d’Europe, et que, à cause de la concurrence qu’on se fait,c’est une vieille idée de Jacques Delors - Jacques Delors, mes parents militaient avec Jacques Delors et déjà en 2005, Jacques Delors disait : « Il faut un impôt européen sur les bénéfices », sinon chaque pays s’appauvrit, parce que tous nos pays baissent l’impôt parce que le voisin a fait pareil. Quand j’étais petit, l’impôt sur les bénéfices était à 45 %, 45 % en Europe, il est tombé à 19. Donc on propose un petit impôt européen sur les bénéfices qui ne toucherait pas les artisans, qui ne toucherait pas les PME, mais que les grandes entreprises payent entre 1 et 5 % de leurs bénéfices. Et ça changerait tout parce qu’on aurait un vrai plan Marshall pour l’Afrique et chacun de nous recevrait des subventions pour isoler sa maison, isoler son bureau, investir dans les transports en commun dans la ville où on habite.
Paul Germain
Regardez cette photo : Greta Thunberg. Elle vous a aidé en fait, elle et tous ces jeunes qui ont manifesté pour le climat en Europe ?
Pierre Larrouturou
C’est super. J’étais à Bruxelles le 27 janvier, il y avait une immense manif, on était nonante mille, quatre-vingt-dix mille, et c’était génial, jeunes et vieux, mais à l’appel des jeunes. J’étais l’autre jour avec Adélaïde et Anuna, celles qui ont lancé les mouvements d’étudiants, on était à Namur pour une manif et j’espère bientôt rencontrer Greta, parce que c’est génial de dire : voilà, la planète brûle, il faut arrêter le ronron, ça sert à rien d’aller au lycée dans une planète où on aura pas d’emploi, où on va tous vers une catastrophe, et ce serait vraiment bien si les jeunes, et les moins jeunes, on se mettait d’accord sur des solutions et qu’on foute la pression sur le Parlement européen.
Paul Germain
Et alors, ce combat pour le climat, ça va être le combat de votre travail de député ?
Pierre Larrouturou
Bien sûr, c’est ma priorité. Je viens de rentrer à la commission du budget, j’ai commencé hier pour la première fois à la commission du budget et je veux un budget dans un an, je veux qu’il y ait un budget de 100 milliards chaque année pour le climat. Et j’ai déjà dit que quel que soit celui ou celle qui va remplacer Juncker, je ne pourrai pas voter pour le président ou la présidente de la Commission s’il ne s’engage pas par écrit à ce qu’on avance dans l’année qui vient. Quand Pierre Mendès France …
Paul Germain
Donc ça veut dire que vous, vous pensez que le Parlement européen pourrait bloquer le choix du futur président de la Commission européenne s’il ne se bat pas pour le climat ? 
Pierre Larrouturou
Tout à fait, le Parlement européen, la nature a horreur du vide… Il faut qu’on utilise…, les députés qui ont été élus, on a une responsabilité, le monde peut s’effondrer. Quand vous voyez la crise financière, que le FMI nous dit qu’on va avoir une nouvelle crise financière, la question climatique, la question sociale, la souffrance qu’il y a dans tous nos pays, il est urgent que l’Europe invente un nouveau modèle. Et si les chefs d’État ne le comprennent pas, ça fait 18 mois que Merkel et Macron ont lancé le grand débat sur la refondation de l’Europe, ils n’arrivent pas à en sortir. Et nous, le Parlement, il faut qu’on utilise tous nos pouvoirs, on a deux mois, la Commission doit être votée le 1er novembre, on a le mois qui vient, puis les deux mois au retour des vacances et il vaut mieux une crise, il vaut mieux que le poste de Juncker reste vide pendant un ... Moi, ça ne me gêne pas si le poste de Juncker reste vide pendant un mois ou deux, ça me gênerait que l’Europe continue vers la catastrophe pendant cinq ans.
Paul Germain
Une petite boule surprise.
Pierre Larrouturou
Ah une boule surprise !
Paul Germain
Avec une question surprise que vous allez lire à haute voix et sans crainte. Vous avez choisi la verte.
Pierre Larrouturou
« Allez-vous travailler 30 heures par semaine ? ». Ah, ah, bonne blague ! Pour ceux qui ne savent pas, je défends la semaine de quatre jours depuis 1993, voilà, pour créer des emplois et vivre autrement.
Paul Germain
Ça a marché en France, ça a créé des emplois ?
Pierre Larrouturou
Oui, il y a 400 entreprises qui sont déjàpassées à quatre jours. Quand vous allez chez Mamie Nova, chez Fleury Michon, en France, il y a 400 entreprises qui sont passées à quatre jours et qui ont toutes créé au moins 10 % d’emplois solides, sans baisse de salaire,je le précise à ceux qui nous regardent. Cela se fait sans baisse de salaire parce que l’entreprise arrête de payer les cotisations chômage si elle passe à quatre jours et qu’elle crée des emplois. Donc, est-ce que je vais travailler 30 heures par semaine ? Écoutez, on se donne un an, on est en mode commando, aussi avec des ONG, là je sors d’une réunion avec des associations, avec des hauts-fonctionnaires qui veulent nous aider à titre perso. On veut vraiment, c’est pas de la rigolade, c’est pas pour rire, c’est pas un sujet anecdotique. C’est trop facile de se moquer de Trump si nous-même, l’Europe, on ne fait rien. Donc on veut vraiment dans l’année qui vient avoir une victoire. Quand le Mur de Berlin est tombé, tout le monde en a entendu parler, est-ce qu’en 2019, trente ans plus tard - les citoyens en 89 ont fait un truc historique - est-ce que les citoyens sont capables de relancer l’Europe avec un nouveau projet ? Et je pense que la question du climat, de la biodiversité et des créations d’emplois, ça peut être le plus beau sujet pour relancer l’Europe.
Paul Germain
Merci Pierre Larrouturou d’être venu au Bar de l’Europe. On peut s’attaquer à ce poireau, mais dommage qu’il n’y ait pas de vinaigrette !
Pierre Larrouturou
On va demander la vinaigrette. Merci Paul.


[1]Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie

Comment financer la transition climatique ? Où trouver l’argent nécessaire ? Des solutions existent, encore faut-il que la Banque centrale européenne et les gouvernements européens donnent leur aval pour débloquer des fonds.

Chaîne d'origine : TV5MONDE

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