Taïwan-Chine, vers l’indépendance ou la réunification ?

Comment vivre dans l’ombre d’un gigantesque voisin aux discours menaçants ?
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Voix off
Le président Xi Jinping l’a réaffirmé le 2 janvier dans un discours solennel : Taïwan doit être réunifiée avec la Chine et elle le sera. Il n’a pas écarté la possibilité d’un recours à la force.
Xi Jinping, président de la République populaire de Chine
Nous ne promettons pas de renoncer au recours à la force. Nous nous réservons le droit de prendre toutes les mesures nécessaires contre les ingérences extérieures et contre les activités séparatistes en faveur de l’indépendance de Taïwan.
Voix off
Ces menaces faisaient écho aux propos tenus la veille par Madame Tsai Ing-wen, la présidente de Taïwan.
Tsai Ing-wen, présidente de Taïwan 
Les relations entre Taïwan et la Chine ne peuvent être fondées sur de vagues considérations ou sur des menaces. Les deux parties se doivent de reconnaître les réalités de leurs différences fondamentales de valeurs, de style de vie et de système politique.
Voix off
En raison de toutes ces différences, Taïwan est aux yeux de la dictature chinoise un modèle incompatible. Taïwan incarne en effet la liberté, la démocratie. C’est même une démocratie exemplaire : on manifeste librement, il n’y a pas de prisonniers d’opinion, les élections sont transparentes, la presse libre. En cela, la petite république insulaire est une épine plantée dans le pied[1] de la dictature communiste.
En janvier, les forces armées taïwanaises ont donc repris leurs manœuvres, sur terre, sur mer, dans les airs. Elles se préparent à repousser une possible invasion. Le scénario est immuable : cela fait 70 ans que deux Chines se toisent de part et d’autre d’un détroit large de 180 kilomètres.
Mais jusqu’où Taïwan sera-t-elle capable de résister ? Et avec l’aide de qui ? Pékin s’évertue – avec un certain succès – de l’isoler diplomatiquement. Seuls seize petits pays, plus le Vatican, la reconnaissent encore comme un État. Taïwan se retrouve de plus en plus seule et, au jeu des comparaisons chiffrées, elle ne pèse pas bien lourd. Budget militaire : 10 milliards, Pékin : 228 milliards, avec, en prime, l’arme nucléaire. Produit intérieur brut : 579 milliards, 21e économie mondiale. En face, la Chine affiche 12 237 milliards. Population : 23 millions sur un territoire plus petit que la Suisse. En face, 1 milliard 300 millions de Chinois. Heureusement, les chiffres ne disent pas tout.
 
Interview 
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Bonjour Lionel Fatton.
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Bonjour.
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Bienvenue sur le plateau de Géopolitis. Vous êtes professeur à la Webster University de Genève et spécialiste de cette région Asie-Pacifique, un des points chauds sur la planète. Comment expliquer, Lionel Fatton, que la Chine mette une telle pression sur Taïwan ?
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Alors, je pense qu’il y a deux éléments de réponse. Le premier, c’est Xi Jinping, qui veut marquer l’Histoire - et il l’a déjà fait partiellement en inscrivant son idéologie dans la Constitution l’année dernière, mais pour un dirigeant communiste chinois, la réunification totale du pays est, si vous voulez, le résultat que tout le monde cherche, en fait.
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Il voudrait réussir tout ce que ses prédécesseurs n’ont pas réussi.
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Voilà, c’est ça. Et il faut se rappeler que depuis 1997 et le retour de Hong-Kong dans le giron[2] chinois, Taïwan est la seule province rebelle, d’un point de vue de Pékin, à rester en fait en dehors du contrôle effectif de Pékin. Donc, il veut ramener cette île dans le giron de Pékin et c’est pour ça que cette réintégration fait aussi partie de son « rêve chinois », de cette politique de redonner la grandeur impériale de la Chine. Et donc, c’est un point de politique interne pour Xi Jinping extrêmement important pour sa légitimité. 
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Alors, pour réussir, la Chine utilise toutes sortes de moyens. Alors, il y a l’intimidation militaire, et puis de quels autres leviers d’influence dispose Pékin pour réussir cet objectif de la réunification[3] ?
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Alors, juste un point, l’instrument militaire n’est pas pour réunifier, ils ont abandonné cette idée depuis 1979, ils savent que c’est trop coûteux, c’est pour éviter une indépendance. Après, il y a d’autres leviers, par exemple la corruption de fonctionnaires ou la corruption de cadres dans les grandes entreprises, l’utilisation de médias, la Chine est très forte dans l’utilisation des médias sociaux pour donner une bonne image de la Chine continentale.
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Donc, il y a une guerre médiatique qui se joue entre les deux ?
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Bien sûr. Oui, oui, bien sûr, bien sûr. Et on sait aussi que la presse taïwanaise est indépendante, relativement indépendante, mais on sait qu’elle est aussi assez prochinoise, dans le sens où la presse comprend peut-être mieux que certaines personnes que l’avenir économique de l’île dépend d’une relation avec la Chine. Donc, disons que Pékin a aussi une certaine influence sur les médias traditionnels, mais là où l’influence s’exerce vraiment, ce sont les médias sociaux, où Pékin est très, très fort.
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Alors, vous avez parlé de l’économie, c’est vrai qu’il y a une très forte imbrication entre l’économie des deux Chines…
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Très forte, oui, et surtout, qui s’est développée dans la période 2008-2016, donc sous l’ancien gouvernement des nationalistes. Il y a eu treize accords concernant l’économie qui ont été signés, dont un accord de libre-échange d’ailleurs. Et, aujourd’hui, les exportations taïwanaises vont à 30 % en Chine continentale, contre seulement 12 % seulement pour les États-Unis.  
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Donc, c’est essentiel… 
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
C’est une dépendance extrêmement forte. Et ce qui est intéressant, c’est que, comme d’autres pays dans la région, ça crée une schizophrénie à Taïwan. C’est-à-dire que Taïwan a besoin de la Chine économiquement, mais craint la Chine aussi, parce que c’est une puissance croissante et qui peut se montrer agressive dans certaines situations. 
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Alors, justement, à Taïwan, qu’est-ce qu’ils veulent les Taïwanais ? Est-ce qu’il y a une identité taïwanaise ? Est-ce qu’ils veulent rester indépendants ? Est-ce que certains souhaitent rejoindre la grande Chine ? 
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Alors, il y a un phénomène de « taïwanisation » de l’identité, surtout depuis la fin de la Guerre froide et la mise en place d’un système démocratique. Les premières élections démocratiques ont été en 1996, donc, les Taïwanais sont de plus en plus attachés à ces institutions démocratiques, à leur système socio-économique - qui est en opposition, en fait, avec le système autoritaire de la Chine continentale – et, donc, les deux identités, Chine continentale et taïwanaise, si vous voulez, se séparent de plus en plus. Juste un chiffre : au début des années 1990, on estimait que seulement 20 % des Taïwanais se considéraient comme seulement taïwanais, 30 % comme seulement chinois, taïwanais étant une identité complètement séparée de la Chine continentale. Aujourd’hui, on est à 60 % de personnes qui se considèrent seulement taïwanaises et moins de 5 % comme seulement chinoises. Donc, on voit que l’identité taïwanaise prend forme de plus en plus et c’est un mauvais signe pour la Chine parce que, si vous voulez, ça hypothèque[4] la perspective d’une réunification pacifique.   
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Alors, on a parlé des tergiversations militaires, pour éviter cette indépendance. Et puis, la Chine est très active aussi au plan diplomatique international, pour isoler Taïwan. Et, là, on a le sentiment que Taïwan n’est pas tellement en train de gagner la partie… 
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Non, elle est surtout en train de la perdre. Pékin isole diplomatiquement Taïwan pour être sûr que la tentation de l’indépendance ne sera pas là pour Taïwan, parce que non seulement ils seront rasés de la carte par les 2000 missiles qui sont de l’autre côté du détroit et, en plus, personne ne va reconnaître cet État, vu que la Chine, enfin, les autres pays reconnaissent la Chine plutôt que Taïwan.
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Est-ce que vous imagineriez que l’armée populaire de Chine passe le détroit et tente une invasion de Taïwan ?
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Non, pour être honnête, non, simplement parce je crois qu’on l’a vu dans l’Histoire, les opérations amphibies[5] sont les plus dangereuses et les plus coûteuses. Par contre, ce qui est certain, c’est que si demain Taïwan déclare l’indépendance officiellement, la Chine réagira militairement. Mais la nature de l’intervention militaire sera simplement de couler l’île, c’est-à-dire de la raser de la carte, parce que Pékin préfèrerait voir l’île couler, avec, comme j’ai dit, peut-être l’arme nucléaire, plutôt que de la voir déclarer son indépendance. 
Marcel Mione, journaliste-présentateur 
Mais une intervention chinoise sur Taïwan, ce serait aussi… ça provoquerait un formidable dégât d’image aussi pour le régime de Pékin, non ?
Lionel Fatton, professeur à la Webster University de Genève
Bien sûr, mais l’alternative serait quoi ? Serait[6] une province rebelle qui déclare son indépendance, ça pourrait donner des idées à Hong-Kong, au Tibet, au Xinjiang, à la Mongolie intérieure. Et c’est ça, la hantise du gouvernement communiste chinois, c’est qu’on retourne dans le passé où la Chine était complètement dépecée, comme au 19e siècle par les puissances impérialistes occidentales. 

[1] Expression idiomatique : « Taïwan représente une grande difficulté pour la Chine ».
[2] Au sens figuré : « dans la sphère d’influence ». 
[3] De quels autres leviers Pékin dispose-t-il pour réussir cet objectif de la réunification ? 
[4] Au sens figuré : « ça constitue un obstacle ».
[5] Au sens figuré : « opérations militaires réalisées avec des moyens maritimes et terrestres ».
[6] Ce serait


Taïwan, un confetti et un résidu de l’Histoire face à la Chine communiste continentale dont l’île se sépara il y a bientôt soixante-dix ans. Émancipés et fiers de leurs libertés démocratiques, ses citoyens défient Pékin. Mais pour combien de temps ?

Chaîne d'origine : RTS

Publié le - Modifié le


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