Santé publique : état d'urgence

Santé publique : c’est grave, docteur ?
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
Patrick Pelloux, vous êtes médecin urgentiste, vous êtes aussi président de l’Association des médecins urgentistes hospitaliers de France. C’est un syndicat qui regroupe les médecins urgentistes hospitaliers. En fait, ce reportage ne vous apprend rien, cela fait des années que vous tirez la sonnette d’alarme.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
C’est, c’est un reportage qui est très bien fait et, en effet, ça… ça… ça ne m’apprend rien. Nous avons une crise hospitalière qui est évidente et à l’intérieur de la crise hospitalière, une crise sociale qui est vraiment majeure. Vous le rappelez fort justement dans votre reportage le nombre de suicides, mais qui touche de grandes catégories, comme ça, des services publics en France : ça rejoint les problématiques des enseignants, de la police. Donc c’est vraiment quelque chose qui est très difficile et en effet, vous le dites, il y a eu une espèce de basculement avec la loi Bachelot…
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
2009
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
2009, 2008-2009…
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
l’hôpital devient une entreprise…
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
l’hôpital-entreprise, avec cette espèce de truc délirant de dire : « l’hôpital est une entreprise », voilà.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
On va tarif…, la tarification.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Et la tarification à l’activité, le nouveau management, les directeurs deviennent des vrais directeurs, etc.
Et on supprime larga manu des hôpitaux, du personnel, etc. On regroupe et tout. On a cassé un truc. Et l’hôpital a été résistant, puisqu’en gros c’était il y a dix ans. Et c’est long dix ans, et en fait, et c’est aujourd’hui, où vraiment on coule.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
… ça s’écroule, ça craque.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Oui, oui, ça craque.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
Julie, c’est effectivement bien ce que vous montrez dans votre reportage, comment on a essayé de transformer l’hôpital public en une entreprise lambda.
Julie Pichot, journaliste indépendante
Ben, c’est ça. L’hôpital qui devient une entreprise avec des objectifs de rentabilité, et c’est ça le gros problème, la fameuse tarification à l’acte, c’est 70% - je crois - des recettes de l’hôpital.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Ouais, ouais, même plus, c’est passé à 90%.
Julie Pichot, journaliste indépendante
Même plus, c’est passé à 90%, il faut que je revoie mes chiffres. Mais on met la pression, en fait, au personnel pour être de plus en plus rentable, faire de plus en plus d’actes et c’est ça qui est dramatique. Ça ne devrait pas être le cas pour un service public.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
Julie, dans votre reportage, il y a une longue séquence qui est consacrée à l’hôpital pour les enfants de Toulouse, où récemment, tous les médecins ont démissionné de leurs fonctions administratives …
Julie Pichot, journaliste indépendante
Oui, c’est ça.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
… c’est un signal très fort.
Julie Pichot, journaliste indépendante
C’est un signal très fort. Cet hôpital, enfin tous les médecins ont démissionné en écrivant une lettre au directeur, en affirmant qu’ils n’avaient plus les moyens de soigner. C’est-à-dire qu’on en est arrivé là aujourd’hui, quand même. Et je sais qu’il y a des services de radiologie qui se mettent en grève aussi …
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Oui …
Julie Pichot, journaliste indépendante
… dans les prochains jours, donc voilà, il y a des médecins à l’hôpital des enfants et plein d’autres services qui se mettent en grève.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
Et ce qui est incroyable, c’est que cet hôpital de Toulouse, c’est un hôpital de pointe dont vous parlez. On pourrait imaginer que ça va bien dans des hôpitaux qui sont à la pointe.
Julie Pichot, journaliste indépendante
Mais les médecins soignent bien dans cet hôpital, comme dans beaucoup d’hôpitaux. Après la question à se poser, c’est : est-ce qu’on peut, est-ce qu’on a les moyens de bien soigner quand on a fait une garde de vingt-quatre heures ? C’est ça, en fait.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
Alors, récemment le gouvernement français a annoncé des mesures pour remettre ou tenter de remettre l’hôpital public sur pied. Parmi ces mesures, eh bien, il y a une hausse de budget de 1,5 milliard d’euros, il y a la reprise partielle de la dette des hôpitaux à hauteur de 10 milliards d’euros sur trois ans, et puis il y a des primes, une enveloppe pour acheter du matériel et puis aussi des primes pour les personnels qui travaillent en région parisienne. Patrick Pelloux, ce plan d’urgence, il est à la hauteur, selon vous, de la gravité de la situation ?
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Alors, euh, pas du tout ! Alors, pas du tout, parce qu’en fait c’est un plan qui est fait pour la technostructure. C’est-à-dire qu’on a l’impression que la technostructure s’est fait plaisir. Elle a résolu une partie de ses problèmes. Son problème, c’était le déficit parce que depuis, bref, des traités européens, on vit sous le couperet des déficits.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
Oui, c’est pas beau de dire qu’on a des déficits. C’est un gros mot.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Voilà, voilà. Donc déficits, et donc les directeurs, ils réussissent à résoudre un de leurs problèmes : les déficits. Après, ils ont réussi, là, à faire un plan sans répondre aux demandes des professionnels qui était une augmentation de salaire, de salaire net de 300 euros par mois. Là, qu’est-ce qu’ils font ? Ils balancent des primes, mais un nombre de primes, alors il y a des primes parce que c’est difficile de se loger, il y a des primes pour les infirmières spécialisées, etc. Les primes pleuvent.
Julie Pichot, journaliste indépendante
Surtout que c’est étonnant, parce qu’on a du mal à se loger à Paris, en Ile-de-France, mais aussi dans d’autres villes.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Mais partout. Donc, du coup, du coup au lieu de calmer la grogne, ils ont mis du kérosène dans la cheminée, d’accord. Donc, ça a relancé l’incendie, en fait. Et ça ne répond pas, parce que, ce qu’on demandait aussi c’était les réouvertures de lits. Et vous remarquerez que dans leur plan, soigneusement et judicieusement, alors ils essayent parce qu’ils se sont aperçus qu’en termes de com, ils ont fait une erreur, donc là ils rament un petit peu là depuis, en disant : « non, non, mais on va rouvrir des lits, là où ce sera nécessaire ». Bon, l’année dernière, ils ont fermé 1800 lits, comme ça. C’est considérable. À l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, à Paris, vous avez 900 lits qui sont fermés par manque de personnel. Parce que, par exemple, la France, le salaire d’une infirmière est au 28e rang de l’échelle des salaires de l’OCDE.
Julie Pichot, journaliste indépendante
Bien sûr.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Donc, c’est, c’est terrible, le retard social. Et en fait, il n’y a rien pour le social et les personnels. Ce qui fait que tout le monde est très déçu, en fait, de ces annonces. Mais c’est des annonces, attention, moi je suis contribuable comme vous, je les entends. Je me dis mais où, puisqu’on enlève…
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
Parce que ça vient de l’impôt quand même ?
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
… de la dette des hôpitaux, ça va venir de l’impôt. Ces dix milliards, ils vont pas, ils tombent pas, de toute façon, on n’exporte plus, donc il faut bien qu’ils viennent de quelque part ces milliards, ils creuseront le déficit de l’impôt, voilà.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
Julie Pichot, ces annonces, elles sont loin d’être satisfaisantes par rapport…
Julie Pichot, journaliste indépendante
Alors, moi je n’ai pas à les juger. Moi, je suis journaliste. Donc on n’a pas la même position. Mais je vous rejoins sur la fermeture des lits, ça c’est un vrai problème.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Ah oui.
Julie Pichot, journaliste indépendante
Ça, c’est un vrai problème. Moi quand j’ai tourné dans les services d’urgences et notamment à l’hôpital de Creil, je voyais donc des urgentistes qui avaient, qui s’occupaient de patients qui étaient là depuis quatre jours, qui avaient besoin d’aller en cardiologie, qui ne pouvaient pas y aller parce qu’il n’y avait plus de lits disponibles en cardiologie. C’était aberrant, mais je pense que les annonces, bien sûr qu’elles ne sont pas suffisantes, je vous rejoins totalement…
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Depuis que vous avez tourné – Creil, c’est un exemple – Creil, il y a quelques années, ils construisent à Creil un bâtiment flambant neuf de quatre étages. Tout neuf, tout neuf. Ça coûte des millions, d’accord, pour faire la nouvelle maternité. Et là, au printemps dernier, ils décident de fermer la maternité.
Julie Pichot, journaliste indépendante
Oui.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Voilà. Maternité qui était vraiment une maternité importante, avec de la réanimation. Les femmes étaient très contentes, en plus de cela, ils faisaient un travail social énorme parce qu’il y a un fort communautarisme islamique sur Creil, d’un coup ça accompagnait les femmes, ça aidait tout le monde, etc. Ils ont tout fermé, ils ont dit aux gens : « vous allez à 30 kilomètres » !
Julie Pichot, journaliste indépendante
Non, mais c’est ça qui est aberrant. C’est que moi j’ai l’impression quand même que, alors nous journalistes, on essaie de vous donner la parole en faisant des enquêtes…
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Oh, ça sert plus à rien !
Julie Pichot, journaliste indépendante
Et … Mais j’ai l’impression qu’on ne les entend pas, ces soignants.
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Ah non, non.
Julie Pichot, journaliste indépendante
C’est-à-dire que là, quand même en France, il y a une grève inédite de plusieurs services depuis huit mois, je sais pas.
Dominique Laresche, présentatrice de l’émission Objectif Monde
Patrick Pelloux, qu’est-ce que vous préconisez, vous ? Carrément de revoir cette loi de 2009 ? Qu’est-ce que vous préconisez ?
Patrick Pelloux, médecin urgentiste
Faut abroger cette loi de 2009. La loi Bachelot, faut l’abroger, de toute façon. Parce qu’en plus de cela, vous avez un télescopage de lois maintenant : parce que vous avez la loi Bachelot qui disait l’individualisme, la culture néolibérale dans l’hôpital, puis vous avez la loi Touraine qui a dit : « faut travailler ensemble ». Vous avez deux lois contradictoires qui se télescopent. C’est pour ça qu’ils y arrivent pas. Et là, vous avez une troisième loi qui arrive, qui est « Ma santé 2022 », la loi voulue par Buzyn et Édouard Philippe. Donc les lois se télescopent donc on n’y comprend plus rien.

En France, depuis plusieurs années, l’hôpital public est victime de coupes budgétaires et par là-même de moyens. Quant au mal-être des soignants, il n’est pas pris en compte... Mais l’épidémie de COVID-19 pourrait devenir une opportunité pour refonder et refinancer l’hôpital.

Chaîne d'origine : TV5MONDE

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