Paulette Poujol Oriol, romancière et nouvelliste

« Mademoiselle était laide. Mademoiselle était riche. Ce qui faisait dire à ses amis que Mademoiselle était une jolie laide. »
Rédiger un portrait satirique.
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Cinq questions

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Lucette

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Grammaire : narration
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Vocabulaire : description physique
Vocabulaire : description psychologique
Écouter : Écouter
Écrire : (auto)portrait
Fiche pédagogique
Contenus complementaires
    Dix voix, dix plumes, pour célébrer Haïti.
    La romancière Paulette Poujol Oriol s’est consacrée à une anthologie des femmes haïtiennes.
    - Modifié le
    10/08/2021
    Mes influences (00’26 – 03’26)
     
    Du Voltaire, du Rousseau, du Diderot, du Montesquieu, les grands romanciers, Zola, Maupassant surtout et naturellement Alexandre Dumas, parce que ça, c'est la cavalcade ! J'ai beaucoup aimé aussi les romans de Han Suyin, Multiples splendeurs, j’ai aimé les romans de Pearl Buck, j’ai aimé tout ce qui parle de l'Asie. Ma mère m'offrait des livres, par exemple, La Mousson de Louis Bromfield, c’est ma mère qui me l’a offert. Ma mère m’a offert très tôt aussi Les hommes en blanc1 de Maxence Van der Meersch, l’histoire des médecins et ensuite elle m’a acheté Les hommes en noir2, c’était l’histoire des avocats... J'ai toujours eu de fortes lectures, de très très fortes lectures.
     
    Et je me souviens, une fois je suis descendue chez une libraire. Mon père m'avait envoyée avec un billet pour me dire d'acheter Les Lettres philosophiques de Voltaire, les lettres d’Angleterre. La dame m’a dit : « Oh ma chère… Oh tu lis ces choses-là ? Oh non, ma chère… Attends ! Non, non, non, tu ne dois pas lire ces choses-là, je vais te donner un bon livre : Angélique, Marquise des anges ! J'ai acheté Angélique3 pour lui faire plaisir, mais je vous affirme ! Bon, ça se lit. On lit bien Barbara Cartland, il vaut mieux lire ça que de ne rien lire du tout ! N’est-ce pas ? Mais, franchement, c'était comique, c’était vraiment comique, parce que moi, j’avais dépassé ce stade.
     
    Je suis allée une fois chez un homme politique qui était candidat à la présidence. J'ai bien ri quand j'ai regardé la bibliothèque. J'ai vu Confidences, j’ai vu Climats d'André Maurois, des petites choses à l'eau de rose, Toi et Moi de Paul Géraldy... des histoires de ce genre. Moi, à l'époque, j'avais déjà dépassé ça depuis longtemps, longtemps, longtemps, n’est-ce pas ? Donc, ça, j’ai eu de la chance. J'ai eu des parents qui ont adoré les livres. Mon père n'avait pas de voiture. Il louait une voiture chaque fois qu'il y avait une troupe française ou étrangère qui venait en Haïti… Alors, pendant la guerre, il y avait la troupe de Louis Jouvet, il y avait la troupe de Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault. Papa, ici, on venait nous chercher… Il louait une voiture à l’époque… Il a eu sa première voiture en 1944… Donc, c’est vous dire… presqu’à la fin de la guerre. Mais, pendant toute la guerre, nous sommes allés au théâtre, nous n'avons jamais raté une séance. C’est ainsi que j’ai vu tous les classiques, j’ai vu aussi des pièces comiques et tout ça. J'ai vu Louis Jouvet jouer L'Annonce faite à Marie4, Knock ou le Triomphe de la médecine5... Tous les matins, je lis du français. Ce matin, j'ai lu Les fourberies de Scapin5 en entier. Donc, je baigne dedans tous les jours. Je vous montrerai tout à l’heure mes lectures.
     
    1Maxence Van der Meersch a écrit Corps et âmes, roman sur le monde de la médecine, grand prix de l'Académie française en 1943. Les Hommes en blanc est un roman écrit par André Soubiran en 1949, qui traite du même thème.
    2Les hommes en noir, de Me René Vigo, 1953.
    3Angélique est une série de romans écrite par Anne Golon dans les années 50-60.
    4L'Annonce faite à Marie est une pièce de théâtre de Paul Claudel créée en 1912.
    5Knock ou le Triomphe de la médecine est une pièce de théâtre de Jules Romains, 1923.
    6Les Fourberies de Scapin est une comédie de Molière, 1671.


    Mon quartier (05’15 – 08’27)
     
    Ce quartier, maintenant, ce n’est plus pareil. Autrefois, on se visitait… on se visitait pour le jour de l'an, on allait voir les uns, les autres… le mariage, le baptême... C'était une grande famille. Maintenant, on se connaît à peine. J’avoue que dans le quartier, je connais les Clairmont, enfin madame Clairmont, parce que ses enfants sont partis, enfants et petits-enfants. J’ai de bonnes relations avec monsieur… Le directeur du collège Louis-Mercier, qui est mon voisin. C’est tout, je ne connais pas les autres… Derrière moi, il y a la famille Tudor, il n’en reste pas beaucoup, mais c’était une famille qui avait la folie de l'Angleterre : il y a eu Élisabeth Tudor, Marie Tudor, Henri Tudor… Je crois qu’il y a seulement un seul Tudor, un seul Tudor, mais ils ont tous été emportés... Il y a une famille haïtienne où y a Louis XV, Louis XVI, Louis XIV…
     
    Écoutez… Haïti s'est séparée de la France, brutalement, mais elle a gardé une passion. Parce que maintenant, on va étudier aux États-Unis, on va étudier au Canada. Mais autrefois, il fallait quand même aller à Paris. Tant que vous n'aviez pas été à Paris, vous n'aviez pas pris le coup de brosse à lustrer ! C'est-à-dire, c’est là qu’on vous envoyait. C'est ainsi que le général, le planteur Dumas a envoyé ses deux fils mulâtres à Paris. Il a gardé les sept autres enfants, les sept frères, dans l'esclavage, vous voyez, parce qu'ils étaient noirs. Donc, il a envoyé les deux qui étaient plus clairs à Paris. Ils ont d’ailleurs changé de nom et ils ont pris le nom de leur mère : Dumas, n’est-ce pas ? Parce que le père lui a dit : « Je vous défends d’aller servir la République, vous êtes mon fils, Marquis Dumas Davy de la Pailleterie. Il a signé des fois Dumas Davy de la Pailleterie, il a des fois signé ça pour des choses légales mais en principe il n’a pas…
     
    Et alors Bonaparte, qui était raciste en réalité, malgré Joséphine. Joséphine était créole. Les gens ne comprennent pas : les créoles étaient des blancs, les créoles étaient des blancs, les créoles étaient des blancs, fils de blancs, nés à la différence des bossales qui venaient. Il faut comprendre l’indépendance. Quand l'indépendance a eu lieu, dans la période 1790-1803, les treize ans de la guerre d'Indépendance, il y avait des Africains qui venaient d'arriver. La traite des noirs était encore en vigueur. Donc ce sont des gens qui transportaient leurs mœurs et leur religion. C’est pourquoi il y a eu ce syncrétisme, dont Claudine* parle, entre le vaudou et la religion, et la religion catholique parce que, jusqu’à présent, jusqu’à présent, il y a des choses extraordinaires qui se passent...
     
    * Claudine Michel, la fille de l’auteure, professeur et critique.


    Mon enfance (11’50 – 19’11)
     
    Mon premier La Fontaine m’a été offert par Antoine Bervin, ce « prince du bien-dire », n'est-ce pas ? C'est pourquoi, dès mon jeune âge, j'ai eu une diction parfaite.
    Et quand je suis arrivée à six ans, on m’a mise à Sainte-Rose-de-Lima. Les sœurs ont été étonnées de ma façon de parler, et on me faisait lire au réfectoire pendant que les sœurs mangeaient, je lisais au réfectoire et c’est ainsi que je connaissais mon histoire d'Haïti, mes Évangiles, et tout ça.
    Donc, mon enfance, j'ai baigné dans la langue française. J'ai appris le créole par force, parce que les autres élèves me tiraient les cheveux, elles me disaient « la Parisienne » et « parler pointu, tu, tu, tu, tu », etc. Donc je pleurais chaque après-midi... Je n'ai eu de cesse que d'apprendre le créole - et le créole brutal – parce que j’ai appris un créole rek, comme on dit, n’est-ce pas ? De sorte que je possède le créole.
     
    J'ai appris seule l'allemand. Ensuite je suis allée à l’Institut italien, je suis diplômée d'italien, j'ai même été professeure d'italien. J'ai fondé avec Ana qui est la bonne amie de Madame Gaillard, j’ai fondé l'Institut Dante Alighieri en Haïti. J'avais commencé le russe, mais j'ai abandonné parce que l'écriture m'a fatiguée. Mais, à part ça, je comprends très bien le portugais aussi, très très bien. Mon fils a appris le portugais seul. Donc, mon fils et moi, nous parlons allemand ensemble des fois.
     
    L'espagnol, ma grand-mère était dominicaine. Ma grand-mère était dominicaine, mais sa mère était haïtienne. Donc mon grand-père était consul en République dominicaine. Il a épousé une jeune veuve, qui elle-même était à moitié haïtienne et elle est venue avec un fils. Donc tout ce monde a dû partir en exil lors du Procès de la Consolidation, parce que mon grand-père était le cousin du président Cincinnatus Leconte et il n’a pas hésité à envoyer des amis très proches, des parents, et donc il s’est fait beaucoup d'ennemis et, à son retour, il a été empoisonné. Il a été empoisonné, il avait à 64 ans. Il n’avait pas 65 ans, on a refusé de lui donner sa pension. On a dû attendre le président Lescot pour donner une petite pension à ma grand-mère mais à ce moment-là, on n’en avait plus besoin parce que mon père avait déjà… nous avions déjà cette maison et tout ça. Elle est morte ici. Et on avait déjà fait notre route.
     
    Mon père avait son école, mon père a eu son école pendant 43 ans. Mon papa a formé tous les directeurs de banque, tous les ministres, tous les gestionnaires pendant trois générations. Jusqu’à présent, des fois on m’écrit, en fait. Pendant au moins dix ans après la mort de papa, on m’a écrit pour me dire d’envoyer un certificat : « Est-ce que Monsieur Untel, qui demande pour faire un travail à la banque… la City Bank, ou bien à la Banque belgo-haïtienne ou bien à la Bank of America, est-ce que c’est vrai qu’il est un élève de Poujol ? » Le diplôme de mon père valait plus que le diplôme d’État.
    Donc nous ne sommes pas riches, mais nous avons l'atavisme du travail. Pour nous, pour qu'Haïti se relève, il faut relever ses manches, prendre la pelle et travailler. Alors, à ce moment-là, avec dignité, nous pourrons dire : « Aidez-moi ! », mais il faut faire un petit bout, faut faire un petit commencement. C’est ce que j’apprends à mes élèves. Je leur dis : « Prenez votre pelle, baissez-vous pour ramasser, parce que l'argent trop facile… ce n’est pas… vous ne savez pas le garder. » Parce que vous avez remarqué dans la vie, que tous les héritiers des grandes familles ont perdu l’argent. Le roi Farouk, ou tous ceux qui ont eu de l’argent, sans travailler, ont perdu cet argent. Parce que, l’argent facile, hé bien, on ne sait pas le faire, on ne sait pas le gagner, on ne sait pas le garder non plus parce qu’on ne sait pas le dépenser. L’argent devient une espèce de dieu et… comment dirais-je… comment dirais-je… le sens des valeurs morales s'est perdu. La jeunesse actuelle ne connaît que le plaisir. Mais pas la jeunesse haïtienne, il y a une jeunesse haïtienne qui veut apprendre. Il y a une jeunesse haïtienne qui veut, mais c'est celle qui n'a pas de moyens. Malheureusement, les enfants qui ont des moyens ne pensent qu’à la cellulaire, qu’au cellulaire… et partir, aller passer des vacances à Orlando. Je ne connais pas Orlando, mais j’ai des élèves de 4-5-6 ans qui sont allés déjà 2 ou 3 fois, parce que leurs parents ont beaucoup d’argent !
    On m'a rendue misérable, on me tirait mes cheveux, parce que j'avais de longues nattes et de beaux cheveux longs. On me les tirait, on m'appelait « la Française » et tout ça, on se moquait de moi, on m’apprenait les gros mots. Quand je demandais si on disait… heu… si je disais comment s’appelle ce monsieur, on pouvait me dire c’est « zobi » tu vois, on m’apprenait des gros mots, et moi, je les sortais. C’est arrivé à Martha Jean-Claude aussi. Elle m’a dit qu’elle allait épouser un… j’ai traduit son livre, ses poèmes, c’est La femme de deux îles, j’ai traduit ses poèmes, elle me disait, quand elle a épousé, à Cuba, quand elle a été au Venezuela avec son mari, elle ne parlait pas un mot d’espagnol, ils étaient dans une pension de famille, quand elle demandait comment on dit « fourchette », on lui disait : « hijo de grande puta »... Au lieu de dire « passez-moi le beurre », elle disait « passez-moi le derrière, les fesses », tu vois. Elle a été très mortifiée de ça et c’est pour ça qu’elle a laissé le Venezuela. Elle est retournée à Cuba.
     
    Je connais une famille qui s'est fâchée parce qu'un des fils a dit, de sa mère, qu'elle descendait de Gauman, Gauman qui était un révolutionnaire de Jérémie, n’est-ce pas ? La famille de mon mari, certes, les Oriol descendent d'une famille du Sud de la France, mais du côté de la mère, ils descendent de Gauman, et le grand-père était italien.
    Nous sommes tous des boat people en Haïti. Il n'y a d’autochtones peut-être que quelques Indiens. Et encore, on a dit qu'ils sont venus du côté de l'Orénoque, qu'ils fuyaient les cannibales. Le mot « caraïbe » est venu du « cannibalisme », n’est-ce pas ? Donc ils fuyaient, ils sont venus à Ayiti, Bohio, ou Quisqueya* n’est-ce pas ? Mais c’est comme ça. Mais c’est pourquoi… regardez la quantité de Rodriguez, Lopez, la quantité de Maxent, Amundsen, de Cold Johnson, des Frisch, des Braun - il y a Braun, B, R, A, U, allemand, il y a Brown, anglais, W, N, n’est-ce pas ? - il y a les Dreyfus, Dreyfus qui sont des juifs, n’est-ce pas ? Il y a des Matteis, des Janjuris, et les Rivera, tout ça... C'est un brassage, c’est pourquoi j'ai écrit Le Creuset, et j'aurais aimé que quelqu'un traduise Le Creuset, j’aurais aimé, j’aurais demandé à Edwidge Danticat de le faire.
     
    * Les trois noms amérindiens désignant l’île d’Haïti (l’île Quisqueya), connue par les colons français comme Saint-Domingue, et partagée aujourd’hui entre Haïti et la République dominicaine. Le nom Hispaniola, choisi en 1930 par le « Géographic Board » des Etats-Unis (d’après Colomb et pour éviter la confusion entre l’île d’Haïti et le pays d’Haïti), est souvent contesté.