Les présidents américains, entretien avec Thomas Snégaroff

Saviez-vous que Lyndon Johnson mangeait des steaks en forme de Texas ?
Parler des postures en politique, entre grandes anecdotes et petits mensonges.

Paul Germain
Thomas Snégaroff, bonjour ! Vous êtes historien, professeur à Sciences-Po à Paris, spécialiste de l’Europe et au fil du temps, vous êtes devenu un spécialiste des États-Unis auxquels vous avez consacré plusieurs livres. Alors, au Bar de l’Europe, je vous ai servi un bon steak, un plat bien viril, apprécié par les Américains parce que dans votre dernier livre « L’Amérique dans la peau », vous expliquez qu’en fait, depuis toujours, pour devenir président des États-Unis il faut être viril !

Thomas Snégaroff
Oui. Alors ce steak est un peu petit parce que quand on est un président ou un candidat et qu’on doit être viril, il faut manger d’énormes morceaux de viande. On racontait par exemple que Lyndon Johnson mangeait des steaks en forme de Texas…

Paul Germain
Hmm, hmm.

Thomas Snégaroff
… et de taille gigantesque parce que, comme l’a écrit un Américain avant moi, ingérer le territoire et ingérer la nourriture, c’est un petit peu la même chose finalement…

Paul Germain
Hmm, hmm.

Thomas Snégaroff
… et effectivement dans l’idée de la vérité, c’est pas uniquement être un… quelqu’un de viril et fort, c’est aussi incarner quelque chose et incarner quoi ? Notamment cette capacité à être un pionnier…

Paul Germain
Hmm, hmm.

Thomas Snégaroff
… à réinventer en permanente - pardon - en permanence cette histoire de l’Amérique, cette histoire de la frontière à conquérir et manger des steaks, c’est encore une fois maîtriser la nature également.

Paul Germain
Mais en bref : il faut être viril, il faut être fort pour incarner la nation américaine qui est censée être forte ?

Thomas Snégaroff
Oui.

Paul Germain
On pourrait résumer les choses comme ça ?

Thomas Snégaroff
Oui, c’est ça. Et c’est… c’est… l’essentiel, je crois, du livre, c’est le passage entre une idée de la présidence, une idée de l’Amérique et une incarnation dans le corps même du président qui doit incarner cette virilité…

Paul Germain
Hmm, hmm.

Thomas Snégaroff
… il est très difficile, très difficilement concevable même, d’imaginer une femme à la tête des États-Unis ou quelqu’un qui ne jouerait pas la carte de la virilité, même si, il y a des moments, dans l’histoire des États-Unis au XXe siècle où il y a eu plus d’attente de virilité qu’à d’autres moments.

Paul Germain
Et alors si je comprends bien, aux États-Unis, on pourrait se passer des élections, on pourrait faire un bras de fer entre les candidats à la Maison-Blanche !

Thomas Snégaroff
Alors c’est un peu ça ! C’est vrai que ça pourrait ressembler un peu à ça les campagnes électorales américaines. De moins en moins, je crois, parce qu’aujourd’hui il est de plus en plus difficile de trouver un véritable ennemi désigné : Ben Laden est mort, Kadhafi aussi. On est dans les guerres économiques : le Chinois est-ce que c’est l’adversaire ? Oui, mais c’est aussi le partenaire…

Paul Germain
Hmm, hmm.

Thomas Snégaroff
… c’est plus compliqué aujourd’hui, mais vous avez raison : dans les années 50, c’est aussi ça être président des États-Unis.

Paul Germain
Mais, c’est vrai, tous les Américains ont usé et abusé de leur corps ? Quand on pense à Reagan, on voit bien, il jouait au cow-boy ! Mais un type comme Roosevelt, par exemple, il était handicapé, non ?

Thomas Snégaroff
Oui il était handicapé, mais personne le savait ! Il voulait surtout pas que ça se sache ! Et il avait attrapé la polio en 1921 et il a joué doublement de son corps : d’abord, en disant aux Américains en 1932 - alors que l’Amérique était en crise depuis 29 - en leur disant : « J’ai réussi moi-même à me sauver de la maladie, je vais sauver l’Amérique. ». Et… le malade devient le docteur de l’Amérique.

Paul Germain
Hmm, hmm.

Thomas Snégaroff
Donc c’est une idée extrêmement importante et puis ensuite, donc ce triomphe de la volonté, et puis après dans sa rhétorique, il n’a de cesse de montrer qu’il est capable d’avancer, d’où masquer aussi son handicap : il marche avec des béquilles en permanence, des attelles dans son pantalon de la couleur de ses chaussures pour qu’on ne voie pas qu’il a des attelles. Donc le mensonge peut-être aussi… fait partie aussi de la présidence.

Paul Germain
Je vous arrête parce que vous le voyez, des petits parasites qui apparaissent ici. Derrière ces parasites, quelqu’un qui va vous poser une question. On regarde !

René Zayan
Je m’appelle René Zayan, je suis professeur de psychologie politique à l’université de Louvain en Belgique. Les grands présidents américains ont su rallier le peuple en période de crise malgré le clivage entre les démocrates et les républicains. Je pense à Roosevelt, je pense au président Ronald Reagan surtout. Sa communication était basée sur l’assurance, la jovialité, la sociabilité : large sourire, rire, et surtout l’empathie : comprendre les problèmes du peuple et faire comprendre les intérêts de l’Amérique. Il était représentatif. Au contraire, les dirigeants de l’Union européenne - la Commission, le Parlement, le Conseil - souffrent d’un manque de charisme euh… singulier. C’est reconnu, c’est déploré. Ils sont pas perçus comme des vrais leaders, ils sont pas convaincants, ils sont pas suivis. La question que je vous pose M. Snégaroff est celle-ci : pensez-vous que la communication politique soit plus importante aux États-Unis d’Amérique qu’elle ne l’est dans l’Union européenne ?

Paul Germain
Réponse ?

Thomas Snégaroff
Alors je ne pense pas qu’elle soit plus importante. C’est effectivement là qu’elle a été inventée, mais surtout euh…, je crois que la grande différence entre les dirigeants européens, notamment des institutions européennes, et des États-Unis c’est que finalement le président américain est le seul à incarner l’unité de la nation. Et, du coup, son corps et le corps de l’Amérique ne, finalement, ne font qu’un et fusionnent. Alors qu’en Europe, le corps de Van Rompuy, le corps de Barroso, le corps de chaque président et chaque premier ministre des 27 États membres, tous ceux-là et après les présidents des assemblées nationales, tous ceux-là quand même créent une distance entre le président, le dirigeant et le peuple qu’il est censé incarner. Donc je crois qu’aux États-Unis, il y a quelque chose de plus fort qui est du ressort de l’identification. Les Américains veulent s’identifier dans une figure cardinale qui est le président des États-Unis et l’identification passe bien souvent par la communication politique, par l’image d’un corps.

Paul Germain
Hmm. Alors ça veut dire que le corps a moins d’importance ici en Europe, par exemple en France, on se souvient quand même que François Hollande, avant la présidentielle, il a travaillé son corps, il a maigri.

Thomas Snégaroff
Alors vous avez raison. C’est un outil politique évidemment de… de persuasion. Je pense par exemple que François Mitterrand en 1981, on le sait, avait beaucoup travaillé sur sa gestuelle et sur son corps. François Hollande c’est le plus net. Il a tout de même lui-même dit qu’il avait maigri parce que quand, il était à la tête du Parti socialiste, sa rondeur était parfaite pour incarner la synthèse au sein du parti, mais qu’il avait compris que, pour être président, il fallait davantage cliver et cette maigreur, cet amaigrissement physique signifiait, selon lui, cette capacité à cliver. Donc, bien sûr, on a, on a là des parallèles intéressants, peut-être une forme d’américanisation de notre vie politique française.

Paul Germain
Alors François Hollande il joue beaucoup sur la normalité, hein ? On le sait. Est-ce que c’est un truc qu’on… qu’on retrouve chez certains présidents américains ? Jimmy Carter par exemple, il avait joué sur ce côté président ordinaire.

Thomas Snégaroff
Alors tous, tous jouent ce côté « d’ordinary man », l’homme ordinaire - on dit pas « normal », on dit « ordinaire » aux États-Unis - « normal » c’est une invention un peu française, mais effectivement, vous avez raison, certains sont allés beaucoup plus loin que d’autres : Jimmy Carter qui succède à un président « anormal » qui était quand même Nixon avec la parenthèse Ford entre les deux, mais ça lui a porté malchance puisque, vous savez, dans le mythe américain, l’homme ordinaire c’est un peu l’idée que n’importe qui peut devenir président des États-Unis et ça les Américains adorent, ça réactive un mythe : tout est possible en Amérique.

Paul Germain
Mais Carter est allé trop loin ?

Thomas Snégaroff
Mais surtout, ils ne veulent pas que n’importe qui soit président ! Et du coup, c’est parfait pour arriver à la Maison-Blanche, mais une fois qu’on y est, ils veulent un retour de sacralité. Et peut-être, il faudra analyser ce qui se passe en France, mais qu’à un moment donné, les Français ne voudront plus forcément d’un président normal. Mais ils voudront, peut-être, de quelqu’un d’anormal. Anormal, qui resacralise la fonction et qui incarne quelque chose de plus qu’un homme ordinaire qui achète des compotes et qui vit à l’Élysée.

Paul Germain
Carter il a fait quoi comme gaffe euh… par exemple ?

 
Thomas Snégaroff
Oh, il en a fait plusieurs ! Mais par exemple, lui… c’est pas vraiment une gaffe, mais son caractère le plus normal, alors il portait son sac lui-même, et cetera, mais aussi et surtout, un jour il a demandé de l’aide aux Américains, c’est ce « malaise speech » où il demande aux Américains : « Aidez-moi face à la crise, je ne sais plus comment faire. ». Et ça, les Américains, on en revient à notre steak et à la virilité, un homme viril, un homme fort ne demande pas de l’aide, il guide. Et ça a été dramatique, et il a échoué face à, justement, Ronald Reagan en 1980.

Paul Germain
C’est un peu ce qu’a fait Sarkozy également.

Thomas Snégaroff
Oui.

Paul Germain
C’est quoi la différence entre un électeur américain et un électeur européen ?

Thomas Snégaroff
Alors, je crois qu’un électeur américain, il cherche, et je le répète, à s’identifier dans la personne qu’il va amener à la Maison-Blanche. Il a… Je crois que le clivage entre républicains et démocrates est beaucoup moins important qu’on ne le pense souvent en Europe. Il n’y a qu’à voir les évolutions des sondages : une publicité négative et vous avez 10 points d’écart qui bougent dans les sondages. En Europe on a des lignes de force quand même beaucoup plus marquées avec, encore, je crois, une politique qui repose davantage sur les idées que sur les images. Aux États-Unis, on a un socle de valeurs communes, un socle de mythes aussi, d’illusions communes et le président doit justement être le meilleur. Celui qui gagnera sera le meilleur, à savoir celui qui arrivera à les mettre en mots, à les mettre en corps.

Paul Germain
Thomas Snégaroff, merci d’être venu au Bar de l’Europe. Et ce steak est à vous ! Je sais que vous rêvez de l’attaquer avec virilité !

Les présidents américains.

Chaîne d'origine : TV5MONDE

Présentation : Paul Germain

Production : TV5MONDE

Publié le - Modifié le

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