Le cinéma, entretien avec Frédéric Sojcher

Le cinéma européen joue-t-il les seconds rôles face aux films américains ?
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Paul Germain
Frédéric Sojcher bonjour, vous êtes belge, professeur de cinéma à la Sorbonne à Paris, et cinéaste vous-même. Vous venez de réaliser « Hitler à Hollywood », un film inclassable, espèce de mélange de faux documentaire, de thriller, de bande-dessinée, tout ça pour parler du pouvoir du cinéma sur notre imaginaire, sur nos goûts – alors, petit exercice pratique au Bar de l’Europe, je vous ai servi un hamburger gouleyant : alors, expliquez-nous, si on aime ça en Europe, c’est à cause d’Hollywood, c’est à cause du cinéma américain ?
 
Frédéric Sojcher
Alors, l’idée du film au départ, elle est venue d’une phrase de Roosevelt, qui disait : « Envoyez des films américains, les produits suivront », et c’est vrai que les films américains sont tellement réussis, avec des bons acteurs, avec un bon marketing aussi, que quand on les voit on rêve –  à ce qu’ils font –, et qu’on dit souvent qu’on a bu du Coca-Cola, qu’on a fumé des cigarettes, qu’on a acheté des voitures américaines à cause, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, surtout, de tout ce que ces films nous montraient. Et aussi, bien sûr, les hamburgers.
 
Paul Germain
Alors, c’est une des choses qu’on découvre dans votre film,  c’est qu’un accord a été passé entre Paris et Washington en 1946, qui exigeait en fait, des Européens de diffuser des films américains.
 
Frédéric Sojcher
Voilà, donc ce qu’on ne sait pas et donc, d’où le film, qui part sur la théorie du complot, parce que dans des films américains, y a souvent des complots, même parfois c’est le président des États-Unis lui-même qui est, qui est  au centre de complots, et donc j’ai voulu m’inspirer justement des films américains que j’apprécie, pour inventer une intrigue, avec plein de rebondissements, mais aussi avec plein de faits réels. Et parmi ces faits réels, y a eu par exemple au lendemain de la Seconde Guerre le plan Marshall, qui était là pour aider l’Europe à se reconstruire, et la contrepartie, ce qu’on sait peu aujourd’hui, c’est que c’était que les écrans français, en particulier, s’ouvrent aux films américains. Et donc il fallait que les films américains puissent débarquer entre guillemets en Europe pour que ce plan Marshall soit accordé.
 
Paul Germain
Alors, avant d’aller plus loin, on va voir un extrait de votre film, « Hitler à Hollywood ». Je situe l’histoire, c’est Maria de Medeiros, actrice célèbre de Pulp Fiction, qui joue son propre rôle et qui veut réaliser un documentaire sur Micheline Presle, actrice de légende. On regarde ça, et on en parle après.
 
Frédéric Sojcher
D’accord.
 
Extrait du film :
 
Homme 1
On cherche un film qui a disparu, et on tombe sur une bande annonce d’un autre film qui n’existe pas.
 
Maria de Medeiros
Et qui s’appelle « Hitler à Hollywood. »
 
Wim Willaert
Mystérieuse Micheline Presle.
 
Micheline Presle
Ah si vous saviez comme nous avons pu rire avec Aramcheck… je n’avais pas dix-sept ans – oui, j’ai… j’ai commencé très jeune... mais Luis n’était pas beaucoup plus âgé que moi. Le rire a beaucoup compté dans notre complicité avec Aramcheck, beaucoup. Alors, je ne vous aide pas ?
 
Maria de Medeiros :
Malheureusement, aucune trace…
 
Micheline Presle
Bah, et là, qu’est-ce que vous me montrez, là ?
 
Musique de film.
 
Micheline Presle
Avec Hitler...
 
Micheline Presle
Là, c’est McBridge !
 
Paul Germain
Alors, Hitler, dans tout ça ?
 
Frédéric Sojcher
Ben Hitler comme tous les dictateurs au XXème siècle était fasciné par le cinéma et en particulier par le cinéma américain. Et sous un mode ludique, parce qu’il y a plein de scènes de comédie dans le film, il y a plein de rebondissements, il y a un thriller, il y a un road movie européen aussi, on passe dans toute l’Europe, dans tous les lieux de cinéma d’Europe, c’était la question de savoir quel est le pouvoir du cinéma, car c’est mon credo, je pense que le cinéma, c’est plus que le cinéma, quand on voit des films, ça imprègne notre imaginaire, et c’est pourquoi je pense qu’il est si important qu’il y ait un cinéma européen justement qui soit vivant, et divers et pas seulement le cinéma américain. J’apprécie beaucoup les films américains, mais, le problème, c’est que – et c’est un paradoxe, une boutade, même, et une réalité en même temps – c’est qu’on dit « le cinéma européen existe, il est américain », puisque les seuls films qu’on voit partout en Europe de manière massive, ce sont des films américains, et je pense que c’est un vrai problème, qui n’est pas qu’un problème lié au cinéma, qui est problème lié directement à la diversité culturelle, parce que si on parle de diversité culturelle et qu’il n’y a pas d’échanges culturels entre les pays, notamment à travers le cinéma, c’est un vrai problème, je pense.
 
Paul Germain
Alors, ça tombe bien ce que vous dites, Frédéric Sojcher parce que vous le voyez, il y a des petits parasites qui apparaissent ici, derrières ces parasites, quelqu’un qui va vous poser une question qui va un petit peu dans ce même sens, et c’est un ami.
 
Frédéric Sojcher
Ah.
 
Patrick Chesnais
Bon alors Frédéric, c’est, c’est Patrick Chesnais… euh, ça va ? Ouais ? Bon. Alors, je voudrais te poser une question – est-ce que… « Hitler à Hollywood » qui parle de la défense du cinéma européen par rapport au… au géant américain, est-ce qu’on pourrait pas justement faire un cinéma européen, qui serait fédérateur, puisque l’économie a du mal à se mettre d’accord, enfin il me semble, la langue, n’en parlons pas, les nationalismes sont très forts, est-ce que tu pourrais pas être le précurseur, la tête de proue, la…, d’un cinéma véritablement européen, avec des acteurs européens, puisque dans ton film par exemple, on a on a… on a de l’allemand, on a de l’italien, on a du portugais, on a du français, bien sûr, on a de l’anglais, on a aussi un peu d’extra-terrestre parce que je suis dedans – donc est-ce que tu pourrais pas songer, réfléchir à un cinéma véritablement européen, et non pas français, allemand, européen, etc., mais européen, dont tu serais un peu le précurseur. Réfléchis bien à cette question.
 
Paul Germain
Réponse ?
 
Frédéric Sojcher
Alors, d’abord j’aime beaucoup Patrick Chesnais qui est dans le film, y a plein de personnalités dans le film, avec Patrick Chesnais, et effectivement plein de personnalités européennes diverses, par exemple Wim Wenders, Emir Kusturica, et je pense que c’est une vraie chance d’avoir toute ces diversités, et, on est un peu européen ici puisque je suis belge, et que la Belgique par définition est à la frontière. C’est une vraie richesse de mélanger tout ça, c’est aussi pourquoi le film est un peu un ovni, un peu décalé, parce que je pense que les Belges sont tous un peu décalés, moi y compris…
 
Paul Germain
Mais pour vous, le cinéma, c’est une manière de lutter contre le nationalisme ?
 
Frédéric Sojcher
Oui, parce que je pense que… Y a la globalisation dont on parle beaucoup, et donc la globalisation culturelle, et si à côté de ça y a pas une diversité culturelle, en alternative, ça entraîne directement je pense des replis sur soi identitaires. Je pense que le propre de l’homme, c’est d’être porté par une identité, qui peut amener le pire – on l’a connu au XXème siècle, les nationalismes, les fascismes, et le meilleur. Et le meilleur, c’est l’échange, parce que je pense que quand on a une identité culturelle, et on a, tous, une identité, on n’a pas à craindre d’être confronté à d’autres identités et qu’on s’enrichit à ces contacts et à ces échanges, et que le cinéma est un formidable outil comme ambassadeur culturel, dont l’Europe à mon avis ne se…, ne développe pas assez, ne promeut pas assez.
 
Paul Germain
Et alors, qu’est-ce que vous donnez comme conseil aux responsables européens pour défendre ce cinéma européen. Bien sûr il faut des créateurs comme vous, mais peut-être pas que ça ?
 
Frédéric Sojcher
Mais d’abord, je crois aux vertus de la politique. Euh le film est ludique, y a une intrigue mais on peut être plus sérieux, et par exemple, des mesures concrètes, par exemple passer une fois par mois – c’est pas beaucoup – un film européen non national en prime-time sur une chaîne de télévision publique. Pour que le public européen connaisse les films européens, apprenne à prendre plaisir surtout, parce que moi quand je vois un film j’ai envie de me divertir, quand je fais un film j’espère que le public se divertit aussi. Donc c’est, c’est…, on peut prendre des plaisirs autres que de manger du hamburger, j’en mange aussi, mais y a plein de cuisines différentes, c’est une richesse quand on connaît la cuisine française, indienne, chinoise, c’est pareil avec le cinéma, on peut avoir plein de plaisirs différents.
 
Paul Germain
Et qu’est-ce que qui fait qu’aujourd’hui le cinéma européen est toujours à la traîne par rapport au cinéma américain ?
 
Frédéric Sojcher
Je pense que c’est notamment pour une raison politique. Parce que je pense qu’il n’y a pas assez de volontés au sein de l’Union européenne pour défendre cette diversité, et y a des programmes qui existent mais qui sont très faibles en terme d’impact financier, et que c’est aussi un problème d’éducation, parce que le goût du plaisir, le goût de la différence, ça commence très tôt, faudrait montrer des films européens à l’école primaire, par exemple.
 
Paul Germain
Alors, j’invite bien sûr les spectateurs à aller voir « Hitler à Hollywood », et moi je vous propose, peut-être de ne pas attaquer, heu…
 
Frédéric Sojcher
Il a pas l’air très bon…
 
Paul Germain
cet hamburger, comme acte de résistance à Hollywood. Merci, Frédéric Sojcher, d’être venu au Bar de l’Europe.

Le cinéma, la défense du cinéma européen.

Chaîne d'origine : TV5MONDE

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