Le Bonheur

Selon le World Happiness Report 2018, la Suisse et les pays scandinaves sont les champions du monde du bonheur. Mais comment mesure-t-on le bonheur ? Et quelles politiques faut-il mettre en place pour l’atteindre ? 
[Reportage]
Voix off
Le pays le plus heureux du monde, ce n’est pas forcément l’image qu’une journaliste suédoise avait de la Finlande. 
Thérèse Larsson Hultinjournaliste quotidien suédois « Svenska Dagbladet »
La première fois que j’étais là, c’était un peu comme la Russie. Tout était gris, dépressive. En même temps, Helsinki est comme toutes les autres villes. Elles sont chics, avec beaucoup de restaurants intéressants, beaucoup de boutiques de mode, et c’est tout à fait une autre vie, un autre pays.  
Voix off
Un pays médaille d’or du bien-être. Alors quels sont les secrets des Finlandais pour nager dans le bonheur ? Ce n’est pas la richesse, les revenus sont moins élevés en Finlande que chez ses voisins nordiques, mais selon la journaliste, le pays est très égalitaire, ce qui contribue à limiter les jalousies. 
Thérèse Larsson Hultin, journaliste quotidien suédois « Svenska Dagbladet »
Comme il n’y a pas beaucoup de différences entre les gens, il n’y a pas beaucoup de nouveaux riches en Finlande, on n’a pas beaucoup d’argent et les autres non plus n’ont pas beaucoup d’argent, ça rend plus heureux.
Voix off
Et comme les pays scandinaves, la Finlande se distingue par une forte redistribution et des services publics de qualité. 
Thérèse Larsson Hultinjournaliste quotidien suédois « Svenska Dagbladet »
Les gens en Finlande, ils ont beaucoup confiance, confiance dans l’État, confiance dans la société, la société peut résoudre des problèmes. L’école est très bon en Finlande, il y a un système de santé, la police en Finlande est la meilleure au monde. Il y a un sentiment de vivre dans une société où tout va bien. 
Voix off
Enfin, l’étude des Nations unies s’intéresse pour la première fois spécifiquement au bonheur des immigrés. Et là aussi, la Finlande se hisse à la première place.   
Thérèse Larsson Hultinjournaliste quotidien suédois « Svenska Dagbladet »
Les immigrants en Finlande sont les plus heureux du monde aussi, parce qu’il y a pas beaucoup d’immigrants, 7 % environ des Finlandais ont des racines dans d’autres pays, et comme ça, ils sont bien intégrés. Mais on n’a pas des banlieues comme en France, ou en Suède aussi, où il y a vraiment des problèmes. Les banlieues en Finlande sont plus intégrées. Ce ne sont pas seulement les plus pauvres qui habitent dans les banlieues.
Voix off
En résumé, une société égalitaire et apaisée, une grande confiance dans l’État : ce seraient les clés du bonheur à la finlandaise.  
 
[Zoom]
Marcel Mione, présentateur de l’émission 
Alors, on l’a entendu dans ce reportage, les Finlandais estiment avoir la meilleure police du monde. Est-ce que c’est ça le bonheur, avoir la meilleure police du monde ?
Samuel Bendahan, économiste – EPFL- Uni Lausanne 
Ben, en partie, parce derrière le fait de sentir qu’on a la meilleure police du monde, il y a un message qui dit « Je me sens en sécurité, je me sens bien, je peux sortir ». Et le sentiment de sécurité, ça fait partie, en fait, du sentiment d’être heureux. Et on constate que dans les pays où il y a peu de corruption, comme par exemple la Finlande ou d’autres pays scandinaves, eh bien, on a l’impression que le service public, et notamment le service public de la sécurité, est de meilleure qualité et que du coup on se sent bien, on peut sortir dehors, on peut profiter de la vie. Ça fait partie de ce qui fait qu’on est heureux. 
Marcel Mioneprésentateur de l’émission 
Intéressant aussi dans cet exemple finlandais, le fait qu’il ait peu de ghettos communautaires et qu’apparemment, les immigrés sont intégrés et se disent heureux.
Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
Ça, c’est un aspect vraiment très intéressant de ce qui explique le bonheur. On voit que lorsqu’on crée des divisions au sein des gens et qu’on crée des haines, en fait, le fait de haïr quelqu’un d’autre nous fait du mal à nous-mêmes. On est malheureux si on se sépare de quelqu’un d’autre ou si on dénigre quelqu’un d’autre. Dans des pays où il y a une meilleure intégration, c’est-à-dire où les gens peuvent vivre ensemble sans trop de difficultés, sans créer des ghettos, eh bien, à ce moment-là, on se rend compte que les gens qui peuvent connaître et découvrir des cultures différentes en profitent, se sentent pas menacés, se sentent pas mal du fait de la présence des autres. Alors que quand on crée des ghettos communautaires, ou quand on sépare les gens, quand il y a peu de communication, en fait, quand on connaît mal l’autre, on en a plus peur. Et la peur, ce n’est pas du tout un sentiment qui favorise le bonheur. Donc, plus une société est bien intégrée, plus les gens qui en sont membres sont heureux. 
Marcel Mioneprésentateur de l’émission 
Alors, il y a aussi quelque chose, d’autres choses intéressantes, c’est que ces pays nordiques qui sont le plus heureux connaissent aussi des taux de suicide relativement élevés. Comment expliquer ce paradoxe ?
Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
Moi, je vous pose la question à vous : comment vous vous sentiriez si vous, vous avez pas beaucoup d’argent et tous vos amis, tous vos collègues, tout le monde est dans la même situation que vous ? Alors vous en parlez, vous vivez la même chose. Mais si tous vos amis gagnent dix fois plus que vous, ne font pas les mêmes choses que vous, ont autre chose que vous, et puis vous, vous êtes le seul qui avez des difficultés de revenus. Eh bien, comment vous vous sentez ? Extrêmement mal. C’est beaucoup plus dur d’être malheureux parmi plein de gens heureux que d’être malheureux parmi plein de gens malheureux. En fait, le bonheur, c’est aussi un sentiment relatif. Et les pays dans lesquels, en général, les gens sont heureux, si vous êtes malheureux dans ces pays-là, le sentiment de malheur est encore plus grave, et c’est là qu’il y a plus de risques de suicide.
Marcel Mioneprésentateur de l’émission 
Ça veut dire que les pays scandinaves, la Suisse aussi, resteront toujours en tête ou parmi les pays les plus heureux du monde ? 
Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
Pas forcément, ça dépend un peu de ce qu’on fera de notre avenir. Je crois que le but pour les gens, c’est d’essayer de faire que ces pays soient les plus heureux possible. Mais la réalité, c’est que ça dépend de beaucoup de choses qui sont sous notre contrôle. Nous avons, et c’est important de le savoir, dans nos mains les clés du bonheur dans 5, dans 10, dans 15 ans. Mais, demain, on aura d’autres défis qui auront un impact majeur sur notre bonheur. Le changement climatique par exemple, c’est un exemple qui pourra, du jour au lendemain, changer la donne au niveau planétaire. Et donc, c’est important, pas seulement de penser à notre bonheur d’aujourd’hui, mais à se demander comment aujourd’hui agir pour le bonheur de demain.
Marcel Mioneprésentateur de l’émission 
Cela dit, cette notion de bonheur, elle est discutable. Est-ce que notre bonheur à nous ici en Occident est comparable au bonheur relatif à la philosophie bouddhiste par exemple ?  Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
Eh bien, si moi j’explique à un bouddhiste pourquoi il doit être heureux et comment il doit être heureux, ouais, ce serait problématique. Mais en fait, ce n’est pas du tout ce qu’on fait. Ce qu’on fait, c’est qu’on demande aux bouddhistes, ou à n’importe qui dans le monde, est-ce que tu es heureux maintenant ? Et on regarde dans quoi il vit. Donc, on n’est pas en train de lui imposer notre vision du bonheur, on est en train de le demander aux gens, à chacun de juger lui-même « Est-ce qu’il est heureux ? » et de faire que les gens eux-mêmes se disent « Ah ben, je suis plus heureux ». Ce qui est intéressant avec ce qu’on trouve dans ces études, c’est qu’on arrive à déterminer des politiques publiques qui font que les gens eux-mêmes s’estiment plus heureux. Et pas des politiques publiques où moi, je vais expliquer comme un politicien ou un membre du gouvernement, qui va dire «  Je sais ce qui va te rendre heureux, je le décide pour toi ». C’est tout à fait la démarche inverse, et c’est ça qui est fort.   
Marcel Mioneprésentateur de l’émission 
Est-ce qu’il ne faudrait pas introduire, au niveau mondial, comme indice, ce bonheur national brut comme au Bhoutan ? 
Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
Ben, en tout cas, le fait d’avoir des mesures beaucoup plus efficaces de « qu’est-ce qui rend les gens heureux », changerait beaucoup notre manière de faire de la politique. Si on ne se focalise pas que sur des indicateurs économiques, mais aussi sur le ressenti des gens, sur la diversité, sur la qualité des relations, je pense qu’on mènerait de largement meilleures politiques publiques et puis, qu’au fait, la population des différents pays serait plus heureux et peut-être parfois aussi moins remplie de peur ou de haine.
Marcel Mioneprésentateur de l’émission  
On dit que la générosité rend heureux, ça se mesure même. 
Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
Oui, alors dans l’étude justement du World Happiness Report, vous l’avez dit dans votre introduction, on regarde comment les gens donnent aux autres. Leur générosité, et on constate que plus les gens sont généreux, plus ils sont heureux. Et ça se retrouve aussi dans les expériences où on voit que si les gens, on leur donne de l’argent et puis qu’ils l’utilisent pour les autres, ils sont beaucoup plus heureux que s’ils l’utilisent par eux-mêmes. En fait, en se sentant bien, en faisant des choses positives, ça contribue massivement à notre propre sentiment de bien-être, et donc les pays où on est le plus généreux, c’est aussi les pays on est le plus heureux. 
Marcel Mioneprésentateur de l’émission 
Donc, on n’est jamais heureux tout seul. 
Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
On n’est jamais heureux tout seul, le bonheur est social. Oui, tout à fait. 
Marcel Mioneprésentateur de l’émission 
Le bonheur est devenu aussi un objet politique, vous qui êtes un homme politique, est-ce que le bonheur est un objectif ?
Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
Alors le bonheur, c’est l’objectif absolu. C’est vraiment pour ça que normalement on s’engage. Mais il y a toujours deux questions : c’est « Combien on est heureux, globalement ? » et puis « Comment ce bonheur est réparti ? » Je crois que l’objectif principal que nous devons mener comme politique, c’est de dire : on doit apporter au maximum de gens, et à tout le monde, le bonheur maximum.
Marcel Mioneprésentateur de l’émission 
Donc, la politique, ce n’est pas que la défense des intérêts, mais aussi la recherche du bonheur. 
Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
Ben, en fait, généralement, pour que les gens soient heureux, il faut peut-être des fois défendre des formes d’intérêts, certains intérêts, qui sont des intérêts, si on veut, les plus globaux. Ce n’est pas la défense des intérêts, c’est la défense du bien commun, en théorie. C’est comme ça, pour ça, que les gens s’engagent.     
Marcel Mioneprésentateur de l’émission 
Merci beaucoup Samuel Bendahan.
Samuel Bendahanéconomiste – EPFL- Uni Lausanne 
Merci infiniment.
Marcel Mione, présentateur de l’émission 
C’est un plaisir de vous recevoir sur le plateau de Géopolitis, merci ! 
 
[1]Classement des pays les plus heureux du monde en fonction de plusieurs critères (comme le PIB, l’espérance de vie en bonne santé, la liberté, la générosité et l'aide sociale).

Quand la politique s’intéresse au bonheur.

Chaîne d'origine : RTS

Publié le - Modifié le


Ressources pédagogiques

B2Adultes

B2 avancé (Adultes)Proposer une initiative pour mettre en place une politique du bonheur.Voir les fiches

  • Grammaire : argumentation
  • Parler : expliquer
  • Parler : faire une présentation, un exposé
  • Regarder
  • Écouter
  • Éducation aux médias : interview

Contenus complémentaires

Média

Fiches pédagogiques réalisées par : Stéphanie Witta (Alliance française de Bruxelles-Europe, CELF)