On torture toujours en 2012 : pourquoi ?

« Aucune circonstance exceptionnelle, quelle qu'elle soit, ne peut être invoquée pour justifier la torture ».
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Publié le 15/05/2012 - Modifié le 23/06/2017
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Durée : 15:40
La torture, l’histoire, la géopolitique, les relations internationales, les droits de l’Homme.
Chaîne d'origine : RTS
Présentation : Xavier Colin
Production : RTS / TV5MONDE
Le contexte
Bienvenue sur Géopolitis.
En ce moment même, quelque part dans le monde, on est en train de torturer un être humain, un homme, une femme ou un enfant. La torture n'a pas disparu du globe, loin de là. Pour faire court, disons que dans un pays sur deux, dans le monde, qu'on l'admette ou non, on a recours à la torture. C'est un premier constat. Le second, qui explique peut-être le premier, c'est que de nombreuses voix affirment que, dans certains cas, la torture est justifiée. En somme, on fait face à deux maux : la torture et la banalisation de la torture.
 
Les textes officiels et universels sont pourtant formels : « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ». Ça, c'est la Déclaration universelle des droits de l'homme. La convention des Nations Unies contre la torture va plus loin, dans son article 2, elle postule « qu'aucune circonstance exceptionnelle, quelle qu'elle soit, ne peut être invoquée pour justifier la torture ». Et pourtant, en ce début du 21ème siècle, du supplice américain de la baignoire, le waterboarding, à la bastonnade sur la plante des pieds, le falaqa, dans les pays arabes, la torture a encore le droit de cité. Géopolitis décrypte ce qui peut être considéré comme la face sombre de l'humanité.
 
Cette convention des Nations Unies sur la torture, écrite il y a 35 ans, n'a, à ce jour, été signée que par 149 États sur 193. Et encore, parmi les signataires, bon nombre ne respectent pas l'engagement qu'ils ont pris. Globalement, on se dit, avec espoir, que la disparition de la torture pourrait aller de pair avec la progression des démocraties, au gré des révolutions. Tel n'est pas le cas. Combien d'êtres humains sont ainsi torturés, tous les ans ? Personne évidemment ne possède de statistiques précises. Mais on en a une, de statistique officielle : dans les diverses antennes d'un centre de soins et d'aide créé par le Danemark, on accueille, tous les ans, plus de 100 000 victimes. 100 000 victimes de la torture : chaque cas est une tragédie et doit être considéré comme tel, c'est ce que stigmatise une des campagnes vidéo de cet institut de réhabilitation.
 
La question est souvent posée : y a-t-il des cas de torture utile, bref, des cas où on pourrait penser que la torture serait en tout cas justifiée ? Après les événements du 11 septembre, on sait que ce sont cette fois des États, et pas des moindres, qui ont jugé officiellement que la torture était non seulement acceptable, mais nécessaire. Nécessaire pour obtenir des renseignements, des aveux, des noms, ou encore pour punir un individu, pour le détruire psychologiquement, voire pour le terroriser ou terroriser tout un groupe. En somme, même si elle a pris bien des coups ces dernières années, la torture n'est pas morte.

Le reportage
Après les révolutions, on torture encore ?
Les organisations internationales et les ONG le disent, le montrent et le prouvent : on torture, actuellement, par exemple en Libye, à telle enseigne que Médecins sans Frontières a stoppé toutes ses activités à Misrata le 26 janvier dernier. Motif : MSF ne voulait pas devenir l'auxiliaire des tortionnaires. En effet, dans 3 centres de détention où se trouvaient quelque 1500 prisonniers, MSF voyait arriver des blessés à l'évidence victimes de sévices corporels, fractures, contusions, brulures de cigarette ou encore blessures à la plante des pieds. Ces gens-là, pour beaucoup d’anciens pro-Kadhafi, avaient été torturés, même s'ils ne voulaient pas le reconnaitre. MSF a recensé 115 cas, dont 2 mortels. Amnesty International, pour sa part, a eu des certitudes sur 12 cas de détenus torturés à mort. Désormais, le CICR exige que les quelque 8500 prisonniers actuellement détenus dans une soixantaine de centres soient placés sous la tutelle du ministère libyen de la Justice et que le comité international de la Croix Rouge puisse avoir accès à eux, librement.
 
 
Pratique de la torture : qui, où et comment ?
Triste constat, la moitié des pays représentés à l'ONU recourent encore à la torture. En Érythrée, on pratique le supplice dit de Jésus-Christ, à savoir la crucifixion, en Ouzbékistan, on a recours à la méthode du lavement d'estomac forcé, à base d'eau et de piment, ailleurs on torture à l'électricité, ou on en reste au bon vieux supplice de la baignoire. Arrêtons là les descriptions. Restons-en aux observations : on torture sous toutes les latitudes, et sous tous les types de régimes politiques. Sont évidemment pointés du doigt les régimes totalitaires, les dictatures, mais aussi, dit par exemple l'ACAT, l'action des chrétiens pour l'abolition de la torture, des pays marqués depuis longtemps par la violence politique ou par des décennies de dictature militaire. L'ACAT remarque encore qu'au-delà des situations de torture les plus médiatisées, celles qui concernent des gens connus, comme les journalistes, les syndicalistes ou les défenseurs des droits de l'homme, l'énorme majorité des victimes est formée de suspects ordinaires et de détenus de droit commun appartenant aux couches les plus défavorisées des populations.
 
Après la torture : une réhabilitation possible ?
Après la torture, une réhabilitation est non seulement possible, elle est même nécessaire. C'est toute la philosophie d'une organisation pionnière au Danemark, le centre international pour la réhabilitation des victimes de la torture. Ce centre existe depuis 30 ans. Il a été fondé par une neurologue danoise, d'abord comme un centre de soins et de recherches, avant de se consacrer au processus de réhabilitation. Disposant d'antennes dans 73 pays, y compris en Irak, en Afghanistan ou au Soudan, c'est ce centre qui accueille, tous les ans, plus de 100 000 victimes. On y fait des diagnostics précis, on examine et traite toutes les séquelles possibles. De l'aveu de sa fondatrice, la mission qui est confiée à ce centre est « sans fin ». Elle a elle-même été menacée de mort et agressée à plusieurs reprises, ainsi que ses représentants dans certains pays qui n'acceptent pas d'être pointés du doigt. Les bourreaux aiment la discrétion.
 
L’édito
Et si l'on parlait des bourreaux ! Pas des bourreaux intrinsèquement sadiques ou tortionnaires par vocation. Non. Parlons des bourreaux ordinaires, de loin les plus nombreux, ces individus qui n'auraient jamais pratiqué la torture d'eux-mêmes, mais qui y ont recours, dans des circonstances exceptionnelles, dont celle-ci : ils se sentent autorisés, motivés, encouragés, rassurés, et surtout « couverts » par l'autorité, par quelqu'un ou quelque chose qui légitimise la torture tout en assurant l'impunité au tortionnaire. On avance, par exemple, que c'est la guerre, que la menace est réelle, le danger imminent, que sa propre sécurité est menacée, donc on peut et on doit torturer celui d'en face, celui qui incarne le danger, celui que l'on présente comme un ennemi de toute une société. Alors, on le torture, en somme, parce que le torturé est forcément mauvais, et que le tortionnaire est forcément du bon côté. Sentiment de justification, garantie d'impunité. Il n'en faut pas plus pour trouver des bourreaux volontaires. Volontaires et ordinaires.