Terres rares : les Chinois, maîtres du monde ?

Gadolinium, holmium, erbium, lutécium… C'est l'europium du peuple ?
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Publié le 07/11/2012 - Modifié le 21/11/2016
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Durée : 15:05
L’environnement, les ressources fossiles, la  géopolitique, les relations internationales, le commerce mondial, la pollution.
Chaîne d'origine : RTS
Présentation : Xavier Colin
Production : RTS et TV5MONDE
Le contexte
Bienvenue sur Géopolitis.
On en trouve partout, dans nos écrans plats de TV, dans nos téléphones portables, dans les pots catalyseurs de nos voitures, dans les éoliennes de nos campagnes et même dans nos billets de banque. Ce sont des minerais stratégiques, il y en a 17, et on les appelle des terres rares. Tous les pays en ont un besoin crucial. Problème, c'est la Chine qui extrait et produit entre 95 et 97 % de ces terres rares, autrement dit l'Empire du Milieu, en la matière, est le maître du monde.
 
Prenons un exemple. Vous construisez une voiture hybride. Dans une telle voiture, il y a, en gros, 15 kilos de minerais dits de terres rares. Si la Chine devait stopper sa production, ce sont des pans entiers des industries mondiales qui devraient s'arrêter. Inutile de vous dire que c'est la guerre, entre la Chine et les autres pays du monde, avec, à la clé, une attaque en règle devant les instances de l'OMC, l'Organisation mondiale du Commerce. Géopolitis décrypte les conséquences géopolitiques de cette dominance chinoise qui confine au monopole.
 
C'est Deng Xiao Ping, le fondateur de la puissance économique de la Chine, qui l'affirmait : « les terres rares, disait-il, sont à la Chine ce que le pétrole est au Moyen-Orient » ! En réalité, elles ne sont pas si rares que cela, ces terres rares. À peu près tous les continents en sont dotés, les États-Unis auraient 10 % des réserves mondiales, la Russie 15 % et l'Australie 5 %. Mais le tout, ce n'est pas d'en posséder dans son sous-sol, c'est de les extraire, ces minerais, de les séparer, de les traiter, et cela, c'est une tâche gigantesque. La Chine sait le faire, au prix, il faut le savoir, d'une pollution écologique effrayante !
Revenons à ces terres rares, lesquelles ont des noms que vous n'avez certainement jamais entendus ou, en tout cas, retenu : le gadolinium, l’holmium, l’erbium ou lutécium. Des substances malléables, ductiles, qui ont des propriétés électromagnétiques absolument indispensables à l'ensemble de l'industrie high-tech. Cela, les Chinois le savent, qui jouent sur le présent et l'avenir. Un professeur de l'EPFL, à Lausanne, détaillait récemment les visions géopolitiques de Pékin en la matière.
 
EXTRAIT VIDÉO
 
30 000 tonnes, c'est la limite des quotas d'exportation de Terres rares fixés par la Chine pour 2012. En gros, le même volume de production que l'année précédente alors que la demande venant de l'étranger a plus que doublé ! D'où l'actuel litige porté devant l'OMC par les États-Unis, l'Europe et le Japon qui accusent la Chine de réduire et de fausser le marché mondial. Un groupe de médiation spécial a été nommé au mois de juin. Tout va se jouer dans les mois qui viennent. Les Terres rares sont devenues un enjeu interétatique, donc une arme, une arme politique.

 
Le reportage
 
Samarium, terbium ou lutécium ?
Voici à quoi ressemblent, à l'état brut, du terbium, du dysprosium, du neodymium et du thulium, quelques-uns de ces 17 minerais appelés terres rares. Il y a même de l'europium, ça n'a rien à voir ni avec l'Europe ni avec de l'opium. En fait, ces terres rares étaient déjà connues dès le 18e siècle. Au départ, ces éléments étaient réservés à des technologies dites de pointes. Mais de nos jours, on les trouve dans tous les objets de la vie moderne : les portables, les écrans plats, les disques durs d'ordinateur, les frigos, mais aussi les ampoules basse consommation, les éoliennes ou les voitures hybrides. Sans oublier les fibres optiques, le matériel d'imagerie médicale, les lasers ou encore les radars. Ces minerais ont à peu près tous un aspect légèrement argenté. Le plus dur, une fois qu'on les a extraits, c'est de les traiter et notamment, de les séparer. Il résulte de ce traitement des rejets massifs de déchets toxiques, voire radioactifs, des pollutions gravissimes, notamment dans les nappes phréatiques, des terres arables polluées pour des décennies, sans compter les conditions de travail extrêmement dangereuses pour des milliers d'ouvriers qui ne bénéficient d'aucune protection, ni médicale, ni sociale. En somme, les Chinois font le « sale boulot », à des coûts défiant toute concurrence.
 
La Chine maître du monde pour longtemps ?
La Chine ne possède en fait que la moitié des réserves de terres rares. Il lui est donc aisé de faire valoir aux autres pays qu'elle ne devrait pas, à elle seule, continuer à fournir l'ensemble du monde. En réalité, la Chine a largement joué sur les avantages que lui procure ce quasi-monopole. Elle fixe des quotas de production, qu'elle met du reste, et sans hésiter, sur le compte de la préservation de la nature. Mais si elle agit ainsi, c'est aussi et surtout, d'une part, pour préserver ses propres ressources, aucune ressource n'étant inépuisable à long terme, et d'autre part, c’est pour préserver ses propres avancées scientifiques et technologiques face à d'autres pays comme les États-Unis. La longueur des procédures entamées par ses concurrents va toutefois laisser à la Chine le temps de concrétiser ses visées économiques, à savoir la création d'entreprises mondiales avec des entreprises chinoises qui pourront, encore et toujours, bénéficier de tarifs préférentiels.
 
Une solution : le recyclage ?
Un téléphone portable contient jusqu'à 43 éléments chimiques, dont l'yttrium, l'une de ces terres rares. Prenons un exemple : rien qu'en Suisse, pays de 8 millions d'habitants, on compte 8 millions de téléphones portables usagés ou inutilisés qui dorment dans des tiroirs. Ces reliques, si elles étaient recyclées, représenteraient 340 kilos d'or, 4 kilos de platine, et 350 kilos d'argent sans compter des quantités importantes de terres rares, justement. D'où l'importance de la mise en place au niveau mondial d'une réelle et vaste politique de recyclage. Dans un premier temps, on éviterait les dégâts industriels liés à l'extraction et la production, ensuite, on serait mieux à même de maîtriser les prix, et, enfin, on repousserait le possible épuisement de ces métaux dans la nature. En somme, et c'est le bon côté d'une situation déséquilibrée, plus le marché chinois sera difficile d'accès, plus la priorité sera mise, enfin, sur une politique de recyclage astucieuse et rentable.
 
L’édito
On est d'accord : cette appellation de terres rares est inappropriée, voire incongrue, puisqu'il ne s'agit pas de terres, mais de métaux, et que ceux-ci ne sont pas si rares que cela. Peu importe : ce qui compte, c'est ce nouveau type de dépendance forcée, on va même dire forcenée, à l'égard de quelques minerais dont nous ignorions jusqu'à l'existence. Dépendance vis-à-vis du minerai, dépendance vis-à-vis de l'organisme ou de l'entreprise qui l'extrait, le traite et le façonne. Dépendance vis-à-vis du pays qui s'est assuré un quasi-monopole en la matière. Dépendance, in fine, vis-à-vis de ces objets fabriqués, entre autres composants, par ces terres rares, des objets devenus, du moins le croit-on, indispensables, comme nos ordinateurs, nos téléphones ou nos voitures.
Dépendance, aussi, vis-à-vis d'instances telles que l'Organisation mondiale du commerce, qui, dans ce marché très contesté, devra départager les uns et les autres. Dépendance enfin, vis-à-vis des experts, des inventeurs et autres découvreurs qui, d'ores et déjà, tentent de trouver des substituts à ces terres rares. Mais le plus fort, c'est que, lorsque ces produits de substitution auront été mis au point, nous en deviendrons tout aussi dépendants !