Paulette Poujol Oriol, romancière et nouvelliste

« Mademoiselle était laide. Mademoiselle était riche. Ce qui faisait dire à ses amis que Mademoiselle était une jolie laide. »
Rédiger un portrait satirique.
Publié le 21/12/2011 - Modifié le 05/03/2014
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Disponible jusqu'au : 01/10/2023
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Dix voix, dix plumes, pour célébrer Haïti.
La romancière Paulette Poujol Oriol s’est consacrée à une anthologie des femmes haïtiennes.
Mes influences (00’26 – 03’26)
 
Du Voltaire, du Rousseau, du Diderot, du Montesquieu, les grands romanciers, Zola, Maupassant surtout et naturellement Alexandre Dumas, parce que ça, c'est la cavalcade ! J'ai beaucoup aimé aussi les romans de Han Suyin, Multiples splendeurs, j’ai aimé les romans de Pearl Buck, j’ai aimé tout ce qui parle de l'Asie. Ma mère m'offrait des livres, par exemple, La Mousson de Louis Bromfield, c’est ma mère qui me l’a offert. Ma mère m’a offert très tôt aussi Les hommes en blanc1 de Maxence Van der Meersch, l’histoire des médecins et ensuite elle m’a acheté Les hommes en noir2, c’était l’histoire des avocats... J'ai toujours eu de fortes lectures, de très très fortes lectures.
 
Et je me souviens, une fois je suis descendue chez une libraire. Mon père m'avait envoyée avec un billet pour me dire d'acheter Les Lettres philosophiques de Voltaire, les lettres d’Angleterre. La dame m’a dit : « Oh ma chère… Oh tu lis ces choses-là ? Oh non, ma chère… Attends ! Non, non, non, tu ne dois pas lire ces choses-là, je vais te donner un bon livre : Angélique, Marquise des anges ! J'ai acheté Angélique3 pour lui faire plaisir, mais je vous affirme ! Bon, ça se lit. On lit bien Barbara Cartland, il vaut mieux lire ça que de ne rien lire du tout ! N’est-ce pas ? Mais, franchement, c'était comique, c’était vraiment comique, parce que moi, j’avais dépassé ce stade.
 
Je suis allée une fois chez un homme politique qui était candidat à la présidence. J'ai bien ri quand j'ai regardé la bibliothèque. J'ai vu Confidences, j’ai vu Climats d'André Maurois, des petites choses à l'eau de rose, Toi et Moi de Paul Géraldy... des histoires de ce genre. Moi, à l'époque, j'avais déjà dépassé ça depuis longtemps, longtemps, longtemps, n’est-ce pas ? Donc, ça, j’ai eu de la chance. J'ai eu des parents qui ont adoré les livres. Mon père n'avait pas de voiture. Il louait une voiture chaque fois qu'il y avait une troupe française ou étrangère qui venait en Haïti… Alors, pendant la guerre, il y avait la troupe de Louis Jouvet, il y avait la troupe de Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault. Papa, ici, on venait nous chercher… Il louait une voiture à l’époque… Il a eu sa première voiture en 1944… Donc, c’est vous dire… presqu’à la fin de la guerre. Mais, pendant toute la guerre, nous sommes allés au théâtre, nous n'avons jamais raté une séance. C’est ainsi que j’ai vu tous les classiques, j’ai vu aussi des pièces comiques et tout ça. J'ai vu Louis Jouvet jouer L'Annonce faite à Marie4, Knock ou le Triomphe de la médecine5... Tous les matins, je lis du français. Ce matin, j'ai lu Les fourberies de Scapin5 en entier. Donc, je baigne dedans tous les jours. Je vous montrerai tout à l’heure mes lectures.
 
1Maxence Van der Meersch a écrit Corps et âmes, roman sur le monde de la médecine, grand prix de l'Académie française en 1943. Les Hommes en blanc est un roman écrit par André Soubiran en 1949, qui traite du même thème.
2Les hommes en noir, de Me René Vigo, 1953.
3Angélique est une série de romans écrite par Anne Golon dans les années 50-60.
4L'Annonce faite à Marie est une pièce de théâtre de Paul Claudel créée en 1912.
5Knock ou le Triomphe de la médecine est une pièce de théâtre de Jules Romains, 1923.
6Les Fourberies de Scapin est une comédie de Molière, 1671.


Mon quartier (05’15 – 08’27)
 
Ce quartier, maintenant, ce n’est plus pareil. Autrefois, on se visitait… on se visitait pour le jour de l'an, on allait voir les uns, les autres… le mariage, le baptême... C'était une grande famille. Maintenant, on se connaît à peine. J’avoue que dans le quartier, je connais les Clairmont, enfin madame Clairmont, parce que ses enfants sont partis, enfants et petits-enfants. J’ai de bonnes relations avec monsieur… Le directeur du collège Louis-Mercier, qui est mon voisin. C’est tout, je ne connais pas les autres… Derrière moi, il y a la famille Tudor, il n’en reste pas beaucoup, mais c’était une famille qui avait la folie de l'Angleterre : il y a eu Élisabeth Tudor, Marie Tudor, Henri Tudor… Je crois qu’il y a seulement un seul Tudor, un seul Tudor, mais ils ont tous été emportés... Il y a une famille haïtienne où y a Louis XV, Louis XVI, Louis XIV…
 
Écoutez… Haïti s'est séparée de la France, brutalement, mais elle a gardé une passion. Parce que maintenant, on va étudier aux États-Unis, on va étudier au Canada. Mais autrefois, il fallait quand même aller à Paris. Tant que vous n'aviez pas été à Paris, vous n'aviez pas pris le coup de brosse à lustrer ! C'est-à-dire, c’est là qu’on vous envoyait. C'est ainsi que le général, le planteur Dumas a envoyé ses deux fils mulâtres à Paris. Il a gardé les sept autres enfants, les sept frères, dans l'esclavage, vous voyez, parce qu'ils étaient noirs. Donc, il a envoyé les deux qui étaient plus clairs à Paris. Ils ont d’ailleurs changé de nom et ils ont pris le nom de leur mère : Dumas, n’est-ce pas ? Parce que le père lui a dit : « Je vous défends d’aller servir la République, vous êtes mon fils, Marquis Dumas Davy de la Pailleterie. Il a signé des fois Dumas Davy de la Pailleterie, il a des fois signé ça pour des choses légales mais en principe il n’a pas…
 
Et alors Bonaparte, qui était raciste en réalité, malgré Joséphine. Joséphine était créole. Les gens ne comprennent pas : les créoles étaient des blancs, les créoles étaient des blancs, les créoles étaient des blancs, fils de blancs, nés à la différence des bossales qui venaient. Il faut comprendre l’indépendance. Quand l'indépendance a eu lieu, dans la période 1790-1803, les treize ans de la guerre d'Indépendance, il y avait des Africains qui venaient d'arriver. La traite des noirs était encore en vigueur. Donc ce sont des gens qui transportaient leurs mœurs et leur religion. C’est pourquoi il y a eu ce syncrétisme, dont Claudine* parle, entre le vaudou et la religion, et la religion catholique parce que, jusqu’à présent, jusqu’à présent, il y a des choses extraordinaires qui se passent...
 
* Claudine Michel, la fille de l’auteure, professeur et critique.


Mon enfance (11’50 – 19’11)
 
Mon premier La Fontaine m’a été offert par Antoine Bervin, ce « prince du bien-dire », n'est-ce pas ? C'est pourquoi, dès mon jeune âge, j'ai eu une diction parfaite.
Et quand je suis arrivée à six ans, on m’a mise à Sainte-Rose-de-Lima. Les sœurs ont été étonnées de ma façon de parler, et on me faisait lire au réfectoire pendant que les sœurs mangeaient, je lisais au réfectoire et c’est ainsi que je connaissais mon histoire d'Haïti, mes Évangiles, et tout ça.
Donc, mon enfance, j'ai baigné dans la langue française. J'ai appris le créole par force, parce que les autres élèves me tiraient les cheveux, elles me disaient « la Parisienne » et « parler pointu, tu, tu, tu, tu », etc. Donc je pleurais chaque après-midi... Je n'ai eu de cesse que d'apprendre le créole - et le créole brutal – parce que j’ai appris un créole rek, comme on dit, n’est-ce pas ? De sorte que je possède le créole.
 
J'ai appris seule l'allemand. Ensuite je suis allée à l’Institut italien, je suis diplômée d'italien, j'ai même été professeure d'italien. J'ai fondé avec Ana qui est la bonne amie de Madame Gaillard, j’ai fondé l'Institut Dante Alighieri en Haïti. J'avais commencé le russe, mais j'ai abandonné parce que l'écriture m'a fatiguée. Mais, à part ça, je comprends très bien le portugais aussi, très très bien. Mon fils a appris le portugais seul. Donc, mon fils et moi, nous parlons allemand ensemble des fois.
 
L'espagnol, ma grand-mère était dominicaine. Ma grand-mère était dominicaine, mais sa mère était haïtienne. Donc mon grand-père était consul en République dominicaine. Il a épousé une jeune veuve, qui elle-même était à moitié haïtienne et elle est venue avec un fils. Donc tout ce monde a dû partir en exil lors du Procès de la Consolidation, parce que mon grand-père était le cousin du président Cincinnatus Leconte et il n’a pas hésité à envoyer des amis très proches, des parents, et donc il s’est fait beaucoup d'ennemis et, à son retour, il a été empoisonné. Il a été empoisonné, il avait à 64 ans. Il n’avait pas 65 ans, on a refusé de lui donner sa pension. On a dû attendre le président Lescot pour donner une petite pension à ma grand-mère mais à ce moment-là, on n’en avait plus besoin parce que mon père avait déjà… nous avions déjà cette maison et tout ça. Elle est morte ici. Et on avait déjà fait notre route.
 
Mon père avait son école, mon père a eu son école pendant 43 ans. Mon papa a formé tous les directeurs de banque, tous les ministres, tous les gestionnaires pendant trois générations. Jusqu’à présent, des fois on m’écrit, en fait. Pendant au moins dix ans après la mort de papa, on m’a écrit pour me dire d’envoyer un certificat : « Est-ce que Monsieur Untel, qui demande pour faire un travail à la banque… la City Bank, ou bien à la Banque belgo-haïtienne ou bien à la Bank of America, est-ce que c’est vrai qu’il est un élève de Poujol ? » Le diplôme de mon père valait plus que le diplôme d’État.
Donc nous ne sommes pas riches, mais nous avons l'atavisme du travail. Pour nous, pour qu'Haïti se relève, il faut relever ses manches, prendre la pelle et travailler. Alors, à ce moment-là, avec dignité, nous pourrons dire : « Aidez-moi ! », mais il faut faire un petit bout, faut faire un petit commencement. C’est ce que j’apprends à mes élèves. Je leur dis : « Prenez votre pelle, baissez-vous pour ramasser, parce que l'argent trop facile… ce n’est pas… vous ne savez pas le garder. » Parce que vous avez remarqué dans la vie, que tous les héritiers des grandes familles ont perdu l’argent. Le roi Farouk, ou tous ceux qui ont eu de l’argent, sans travailler, ont perdu cet argent. Parce que, l’argent facile, hé bien, on ne sait pas le faire, on ne sait pas le gagner, on ne sait pas le garder non plus parce qu’on ne sait pas le dépenser. L’argent devient une espèce de dieu et… comment dirais-je… comment dirais-je… le sens des valeurs morales s'est perdu. La jeunesse actuelle ne connaît que le plaisir. Mais pas la jeunesse haïtienne, il y a une jeunesse haïtienne qui veut apprendre. Il y a une jeunesse haïtienne qui veut, mais c'est celle qui n'a pas de moyens. Malheureusement, les enfants qui ont des moyens ne pensent qu’à la cellulaire, qu’au cellulaire… et partir, aller passer des vacances à Orlando. Je ne connais pas Orlando, mais j’ai des élèves de 4-5-6 ans qui sont allés déjà 2 ou 3 fois, parce que leurs parents ont beaucoup d’argent !
On m'a rendue misérable, on me tirait mes cheveux, parce que j'avais de longues nattes et de beaux cheveux longs. On me les tirait, on m'appelait « la Française » et tout ça, on se moquait de moi, on m’apprenait les gros mots. Quand je demandais si on disait… heu… si je disais comment s’appelle ce monsieur, on pouvait me dire c’est « zobi » tu vois, on m’apprenait des gros mots, et moi, je les sortais. C’est arrivé à Martha Jean-Claude aussi. Elle m’a dit qu’elle allait épouser un… j’ai traduit son livre, ses poèmes, c’est La femme de deux îles, j’ai traduit ses poèmes, elle me disait, quand elle a épousé, à Cuba, quand elle a été au Venezuela avec son mari, elle ne parlait pas un mot d’espagnol, ils étaient dans une pension de famille, quand elle demandait comment on dit « fourchette », on lui disait : « hijo de grande puta »... Au lieu de dire « passez-moi le beurre », elle disait « passez-moi le derrière, les fesses », tu vois. Elle a été très mortifiée de ça et c’est pour ça qu’elle a laissé le Venezuela. Elle est retournée à Cuba.
 
Je connais une famille qui s'est fâchée parce qu'un des fils a dit, de sa mère, qu'elle descendait de Gauman, Gauman qui était un révolutionnaire de Jérémie, n’est-ce pas ? La famille de mon mari, certes, les Oriol descendent d'une famille du Sud de la France, mais du côté de la mère, ils descendent de Gauman, et le grand-père était italien.
Nous sommes tous des boat people en Haïti. Il n'y a d’autochtones peut-être que quelques Indiens. Et encore, on a dit qu'ils sont venus du côté de l'Orénoque, qu'ils fuyaient les cannibales. Le mot « caraïbe » est venu du « cannibalisme », n’est-ce pas ? Donc ils fuyaient, ils sont venus à Ayiti, Bohio, ou Quisqueya* n’est-ce pas ? Mais c’est comme ça. Mais c’est pourquoi… regardez la quantité de Rodriguez, Lopez, la quantité de Maxent, Amundsen, de Cold Johnson, des Frisch, des Braun - il y a Braun, B, R, A, U, allemand, il y a Brown, anglais, W, N, n’est-ce pas ? - il y a les Dreyfus, Dreyfus qui sont des juifs, n’est-ce pas ? Il y a des Matteis, des Janjuris, et les Rivera, tout ça... C'est un brassage, c’est pourquoi j'ai écrit Le Creuset, et j'aurais aimé que quelqu'un traduise Le Creuset, j’aurais aimé, j’aurais demandé à Edwidge Danticat de le faire.
 
* Les trois noms amérindiens désignant l’île d’Haïti (l’île Quisqueya), connue par les colons français comme Saint-Domingue, et partagée aujourd’hui entre Haïti et la République dominicaine. Le nom Hispaniola, choisi en 1930 par le « Géographic Board » des Etats-Unis (d’après Colomb et pour éviter la confusion entre l’île d’Haïti et le pays d’Haïti), est souvent contesté.
Le Passage
 
TROISIÈME STATION
31 décembre : Mahotière, 8 heures du matin
 
Coralie s'avance en cahotant sur la grand'route de Carrefour. La faim lui tenaille le ventre et elle pense soudain à son vieil ami Onésime Defossé, dit Zizim, qui ne lui refusera pas un petit déjeuner. Pourvu que Zizim soit à son comptoir. Il l'obligerait sûrement, comme il l'avait déjà fait par le passé. Mais pour aller à Thor où Zizim tient un bordel achalandé, il faut traverser la grand'route et c'est toujours un drame pour Coralie dont les jambes peu sûres ne lui permettent pas de se faufiler entre les tap-tap. Elle faillit se faire écharper deux fois en traversant la rue et la camionnette "Dieu plus Fort" la projette presque dans le caniveau. Haletante, elle s'appuie au poteau indicateur et se met à marcher vers le "Foufoune Bar", longeant les bas-côtés, en faisant bien attention aux cailloux qui roulent sous ses pieds malhabiles.
Onésime trône sur une dodine, devant sa porte. Le matin, c’est l'heure de sa détente, son moment de repos. Le "Foufoune Bar" ne vit qu'à la nuit tombée et, à cette heure, les six ou sept filles qui composent son cheptel dorment, à l'exception de Ramona qui lave deux soutiens-gorge de dentelle noire bon marché dans la cour de l'établissement. Elle est la première à voir la visiteuse.
– "Qué tal, Mama Cora" ? Lui lance-t-elle avec son rire de gorge.
– "Byen pitit mwen, mèsi. E pui bòn ane pou ou."
– "Feliz Año Nuevo", répond la fille, qui rentre à l'intérieur roulant des fesses en chantonnant une meringue dominicaine.
Onésime tourne alors la tête vers Coralie qui s'avance en tressautant. Son cabicha du matin vient d'être interrompu et il s'apprête à chasser l'importun qui se permet de venir l'empêcher de récupérer ses heures de sommeil perdues. Mais quand il voit Coralie, sa large face adipeuse se fend d'un bon sourire qui découvre ses gencives édentées. Ses lèvres humides s'allongent en une espèce de sifflement mouillé :
– Cora chèr, ala bòzò ou bòzò maten an. Ou santi joudlan an ? Sak pase ?
– Adye Zizim, anyen pa bon. Lwaye kay mwen bout, map pran lari poum chèche kote ma jwenn lajan sila a. Se pa fasil.
Au mot "lajan", Onésime s'est rembruni. Il aime bien Cora à laquelle il fait de menues libéralités, mais de là à lui prêter une grosse somme pour payer son loyer, il y a loin. Il sait la pauvresse insolvable et Onésime ne fait jamais de mauvaises affaires. Après un silence, il dit d'une voix traînarde :
– Ah semèn sa a, anyen pa bon non vre. Bagay la du anpil.
– Mwen konn sa, mwen pa vini mande ou prete. Mwen genyen detwa moun poum wè Pòtoprens, ma wè sa yo kab fè pou mwen. Kou nou ye a, se yon ti kafe mwen vini mande ou.
Le ventre rebondi d'Onésime s'épanouit davantage dans son maillot d'un rouge agressif qui moule deux tétons de graisse flasque. Il sourit d'aise et ses petits yeux se perdent dans sa face lunaire. Sa peau jaune et tendue paraît s'éclaircir encore. Il soulève de la dodine son corps de poussah asiatique et appelle d'une voix soudain plus vive :
– Estina, vini vit, fri de zeu pou Ninn' Cora. Mete yon bon ti aransò ak de bannann bouyi kote l epi pote l vini. Pran de ti pen fre pouli, lè fini, bali yon bon kafe cho pou kore l...
Se levant péniblement de sa dodine, Onésime prend Coralie par la main et la guide dans la salle où la plupart des chaises sont juchées sur les tables. Un garçon nonchalant passe une serpillère distraite sur le sol saupoudré de sciure de bois.
– Alò, Coralie, ou pral wè mesye ou yo ?
– Sa ou vle mwen fè, Zizim, se yo sèl mwen genyen.
– Se vre, ou pa sa fè diferaman.
Le petit déjeuner fumant arrive, porté par Estina, la cuisinière. Coralie salive déjà. Elle se domine, rompt posément le pain et se met à manger ses œufs avec une lenteur élégante qui fait secouer la panse de batracien d'Onésime qui ricane :
– Ala fanm konn manje bwòdè ! Ou gen rezon di lè ou te piti moun.
La réflexion du tenancier coupe presque l'appétit à la pauvre Cora qui s'en veut d'avoir, dans sa misère, conservé des manières si distinguées.
– Ledikasyon, se bèl bagay wi sa, san reprèch, poursuit Zizim, inconscient du mal qu'il fait à son invitée.
Coralie se dépêche de finir le solide petit-déjeuner et avale dare-dare son café en se brûlant les lèvres.
– Bon map fe panyòl wi, map demake tou swit paske rout mwen long jodi a e mwen pa gen kòb pou m pran kamionèt.
Le tenancier se rembrunit tout aussitôt. Offrir un repas, cela lui est chose aisée, mais se séparer du moindre numéraire lui cause une douleur poignante qui tord ses entrailles de sumo.
– Mwen swete ou bòn rout, dit-il en tapotant l'épaule remontée qui la rend presque bossue.
– Mèsi anpil, Zizim, mèsi, Bon Dieu va remèt ou sa ou fe maten an.
Sur le bord de la route, Cora regarde le long ruban d'asphalte qui se déroule devant elle. Elle a encore une longue marche à faire. Sous ses yeux effarés passent les tap-tap, peinturlurés, enrubannés. C'est demain le jour de l'An et certaines camionnettes ont attaché à leurs rétroviseurs des grappes de ballons multicolores. Et elles passent, leurs radios hurlant des musiques de fêtes, rapides, bondées, leurs essieux traînant presque au ras du sol, sous la charge humaine qui les accable. Qu'elles vont vite ! "Vive Perpétuel", "Merci l'Éternel" "Saint Sauveur"... Saint Sylvestre, peux-tu quelque chose pour Coralie, la passante de décembre... ?
Lucette (nouvelle)
 
Mademoiselle était laide.
Mademoiselle était riche.
Ce qui faisait dire à ses amis que Mademoiselle était une jolie laide. Elle avait des dents avancées qui mordaient sur une lèvre inférieure pendante. Ce qui donnait à Mademoiselle l'air du lapin d'Alice. De plus, elle était très forte, avec des seins très lourds. Cette forte devanture désolait Mademoiselle qui gardait souvent les bras croisés comme pour occulter sa grosse poitrine. Bref, malgré sa fortune, Mademoiselle était plutôt moche.
Et les gros sous de son papa n'avaient pu augmenter le nombre de ses admirateurs. Mademoiselle se désolait.
Pour la consoler, sa mère avait fait venir de la campagne une petite servante qui distrayait Mademoiselle de sa morosité par sa jolie frimousse aux grands yeux noirs et par son rire perlé qui fusait pour un rien.
La petite fille s'appelait Lucina. Elle était solide comme un jeune acajou. Ses cheveux gridapes étaient coiffés à la Bamboula, une coiffure afro d'avant la lettre, car Mademoiselle ne voulait pas que l'on coiffât sa Lucina en « carreaux patates ». Lucina avait de jolies robes et Mademoiselle prenait plaisir à l'attifer et à lui planter dans ses cheveux de gros poufs de rubans de toutes les couleurs.
À dix-huit ans, Mademoiselle devint si mélancolique, elle pleura tant et si souvent que son père, un très riche négociant, décida qu'il était temps d'emmener Mademoiselle en Europe pour la consoler et surtout pour lui trouver un mari qui, eu égard à sa grosse fortune, accepterait de passer sur les défauts physiques de Mademoiselle.
On partit donc un beau jour sur le Macoris, le père, la mère, Mademoiselle et Lucina qui allait sur ses huit ans et dont Mademoiselle avait fait sa poupée vivante. Arrivés en France, on s'installa dans une belle villa luxueuse de la banlieue de Paris. Mademoiselle fut conduite chez un dentiste de renom qui lui arracha quelques dents, lui posa un appareil et lui permit enfin de fermer normalement la bouche. Mademoiselle fut si heureuse de la transformation qu'elle demanda à son père de la mener chez un chirurgien esthétique qui réduisit ses seins à une dimension acceptable. Ainsi « rectifiée », Mademoiselle se mit en quête d'un mari.
En attendant, elle s'occupait d'habiller Lucina qui, à Paris, était devenue Lucette, son prénom rustique sonnant trop grossièrement aux oreilles de Mademoiselle devenue très parisienne. Lucette donc jouait avec des poupées bouclées offertes par Mademoiselle, essuyait quelques bibelots et chantait des chansons de chez nous avec un petit accent parisien qui lui était venu en traversant l'Atlantique. Son grand plaisir était d'aller au cinéma l'après-midi dans le quartier. Pour sortir par temps froid, Lucette endossait un joli manteau rouge à col de fourrure noire et coiffait sa tête ébouriffée d'un superbe béret rouge assorti au manteau. Au retour du ciné, Lucette imitait Max Dearly, Buster Keaton, ou Laurel et Hardy, et son talent faisait rire aux éclats Mademoiselle qui n'avait plus peur de montrer sa denture.
Lucette allait souvent à la foire, à Luna Park, en promenade. Elle attrapait des chansons nouvelles, chantait en les mimant des airs nouveaux, bref, devenait une vraie enfant de Paris. On l'envoya à une petite école du quartier et Lucette parla bientôt un français pointu à faire pâlir d'envie plus d'une jeune fille de la haute bourgeoisie haïtienne.
Enfin, au bout de cinq ans, (Lucette avait maintenant treize ans), Mademoiselle trouva le beau mari « Made in France » qu'elle était venue chercher. Rien ne retenait plus personne en Europe. Père, mère, Mademoiselle, son mari et Lucette rentrèrent au pays sur un beau navire tout blanc. De tous ses colifichets de jeune fille, Mademoiselle n'emportait rien, sauf un trousseau magnifique et une paire de serins. Lucette fut désormais commise à la garde des oisillons. Les nourrir et nettoyer leur cage fut tout le travail confié à l'enfant gâtée qu'était devenue Lucette.
Pour être vrai, il faut reconnaître que depuis que Mademoiselle était mariée, elle s'occupait beaucoup moins de Lucette qui, livrée à elle-même, parcourait le pont du navire en chantant à longueur de journée :
Un coup de couteau
Deux coups de couteau
Trois coups de couteau.
Comptine retenue de son école parisienne.
Arrivés à Port-au-Prince, on s'installa au Champ de Mars, dans une grande et belle maison blanche, à colonnes, avec un beau jardin et de grands arbres. Mademoiselle eut une maison montée avec de beaux meubles, et des tapis, et des rideaux, et de nombreux serviteurs. Mademoiselle ne s'occupait plus du tout de Lucette, sauf pour s'assurer que la fillette avait nourri ses serins et nettoyé leur cage.
Or, il advint que Lucette, un matin, distraite, laissa ouverte la cage aux précieux oiseaux. Et ceux-ci s'envolèrent par la fenêtre béante, vers les grands arbres du jardin. L'enfant, affolée, leur courut après, tant qu'elle eut du souffle, elle appela à la rescousse tout le personnel, demanda du secours à l'ouvrier qui peignait sur une grande échelle. Hélas, force fut de se rendre à l'évidence : les serins de Mademoiselle étaient bel et bien perdus.
Et la fillette, en larmes, dut avouer à Mademoiselle la perte de ses oiseaux favoris. De la bouche de Mademoiselle tomba la sentence glaciale : « Qu'on la renvoie immédiatement dans son trou ». La mère et le père de Mademoiselle eurent beau faire valoir que depuis plus de sept ans, Lucette vivait une vie privilégiée, dans le luxe et l'aisance, qu'elle ne saurait se réadapter à la vie rurale, que le châtiment était trop cruel. Le mari de Mademoiselle intervint, promettant de faire chercher en France d'autres serins identiques, rien n'y fit. Mademoiselle fut inflexible : Lucette devait partir.
Et l'on expédia l'enfant rieuse dans un village perdu, d'où elle était venue. Lucette pleura beaucoup, perdit sa joie de vivre et attrapa la tuberculose.
Dix mois plus tard, elle était morte. On l'ensevelit dans le beau manteau rouge venu de France.
Mademoiselle l'avait déjà complètement oubliée.