Merci professeur ! - Spécial presse

Canard, feuille de chou, marronnier et autres serpents de mer.
Découvrir l'origine et le sens des mots propres à la presse et aux médias avec le linguiste Bernard Cerquiglini.
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Publié le 11/02/2012 - Modifié le 02/12/2016
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À l'occasion de la Semaine de la presse et des média à l'école® 2012, Bernard Cerquiglini, éminent linguiste et spécialiste reconnu de la langue française, a choisi pour son émission "Merci Professeur" quelques mots propres à la presse et aux médias.
Production : L'Autre Prod
Le charmant oiseau aquatique palmipède à large bec jaune a suscité bon nombre d’expressions familières. Un « froid de canard » : un grand froid ; « glisser comme l’eau sous les plumes du canard » : laisser indifférent ; « ne pas casser trois pattes à un canard » : n’avoir rien d’extraordinaire. Notre palmipède a connu également trois emplois dérivés intéressants. Le premier qui date des années 1830 s’explique bien : on appelle « canard » un morceau de sucre trempé, comme un canard, dans du café ou de l’alcool. À la même époque, on a appelé « canard » une note manquée par un musicien, c’est un couac qui évoque le bruit peu harmonieux de l’oiseau aquatique. Un siècle auparavant, une signification nouvelle était apparue qui s’explique moins bien. On a appelé « canard » une fausse nouvelle propagée par des journaux de second ordre. L’origine en est peut-être une vieille expression française : « bailler un canard à moitié », c'est-à-dire « donner un canard à moitié ». En d’autres termes, pas du tout, en un mot : tromper. Cette locution qui désigne la tromperie serait devenue « bailler un canard » puis « répandre un canard » d’où le sens de fausses nouvelles. À partir du XIXe siècle, le bobard publié par la presse pour abuser le public en est venu à désigner la presse elle-même. D’abord un mauvais journal puis dans la langue actuelle un journal tout court. Certes, ce n’est pas à l’honneur de la presse. « Ce canard raconte n’importe quoi ! », un canard boiteux sans doute !
Mes correspondants se plaignent de relever trop de coquilles dans les livres et les journaux. Où sont les protes d’antan ? Ils dirigeaient les correcteurs d’imprimerie d’une main de fer et d’un regard aigu.
Le mot coquille est polysémique : des très sérieuses coquilles Saint-Jacques dans notre assiette aux chapeaux des pèlerins jusqu’à l’appareil de protection du bas-ventre dans les sports de combat, il présente une gamme d’emplois très variée. À partir du début du XVIIIe siècle, on rencontre « coquille » au sens d’erreur d’imprimerie ou plus précisément de « substitution d’un caractère à l’autre ». Le compositeur s’étant trompé de case ou ayant inversé le caractère. Cet emploi figuré a des explications très variées. Certains y voient une allusion aux fausses coquilles des faux pèlerins de Saint-Jacques ; d’autres font remarquer que certaines lettres inversées ressembleraient à une coquille.
Quelle que soit son origine, notre brave coquille a survécu à travers toutes les transformations de la typographie. De nos jours, à proprement parler, il n’y a plus de coquille puisque la composition au plomb a disparu.
Mais on peut noter que, à l’ère de l’informatique et de l’écran, notre coquille est toujours bien vivante et plus intéressante que les plates, bien plates, fautes de frappe ou erreurs de saisie.
Dans l’Antiquité, faute de place sur la tablette de cire, le papyrus ou la pierre, c’est par la ponctuation que l’on distinguait les différentes parties d’un texte. Le signe de ponctuation utilisé pour cela est l’ancêtre de notre moderne « § », toujours présent sur nos claviers. Les latins le nommaient paragraphus, du grec paragraphê, « écrit à côté, annotation marginale ». Dans l’Antiquité tardive, paragraphus en est venu à désigner la partie du texte terminée par cette
ponctuation. C’est dans ce sens que le mot est passé en français. Paragraphe désigne la section du texte terminée par une ponctuation puis par un passage à la ligne.
Car entre-temps, on avait inventé le papier, l’imprimerie et l’alinéa. Il s’agit de la substantivation au XVIIe siècle de la locution latine a linea, « en sortant de la ligne ». L’alinéa, ou passage à la ligne est propre à l’imprimerie. Il est inconnu des manuscrits qui, je l’ai dit, privilégiaient la ponctuation. C’est, paradoxalement, le marquage d’une articulation textuelle par l’absence de signe, par le blanc, par l’espace. Cette invention du Grand Siècle, réorganisant profondément la disposition de l’écrit, nous est devenue si habituelle, si naturelle, qu’aucun progrès technique y compris l’Internet n’y a touché. Beau sujet de méditation…
Dès son entrée en français en 1460, le mot dépêche désigne une missive. D’abord, lettre patente, décision royale, puis courrier quelconque à la fin du XVe siècle. Le mot provient de dépêcher, « envoyer en hâte », verbe construit comme antonyme d’empêcher, par substitution de préfixe.
Le mot dépêche se rencontre surtout dans les expressions « dépêche ministérielle » ou « dépêche de presse ». C’est le résultat de la spécialisation du mot, à la fin du XVIIe siècle, comme document circulaire concernant les affaires publiques. Il renvoie à la communication officielle diffusée par voie rapide.
Dans le même ordre d’idées, Chateaubriand qui fut diplomate, ambassadeur à Rome puis à Londres, avait repris à l’ancien français le substantif dépêchement, « le fait d’envoyer quelqu’un ». Le français technique toujours à l’affut de termes nouveaux l’a conservé. On parle aujourd’hui du « dépêchement d’un expert ».
En revanche, le charmant dépêcheur, celui qui « expédie sa besogne avec célérité », créé au XVIe siècle, n’a pas cette chance, bien qu’il fût réintroduit au XIXe siècle, il n’a pas fait souche.
Ne trouverait-on plus de bon dépêcheur ?
L’expression « feuille de chou », cher Michel, se rencontre pour la première fois en 1860 chez les Goncourt. Elle désigne familièrement « un journal de peu de prix et de faible intérêt », en particulier la presse locale et les petites publications de quelques pages. En tous les cas, pas l’éminent quotidien que vous lisez, cher Michel. Quand on se souvient que le mot chou apparaît dans bon nombre de locutions peu flatteuses - « bête comme chou », « être dans les choux » : s’égarer ; « aller à travers chou » : agir avec étourderie -, on voit que ces publications n’étaient pas vraiment en faveur. « Feuille de chou » a disparu, tout comme une bonne partie du vocabulaire de la presse écrite. Qui se souvient encore des « chiens écrasés » : la rubrique des faits divers, des sujets sans intérêt ; de « l’entrefilet » : très court article, car on l’insérait dans un texte en le séparant par deux petits filets ; du « prote », qui pilotait la composition ; du « marbre » : table de pierre sur laquelle on posait les pages pour les corriger ? Le développement de l’Internet a rendu caduque ces termes encore bien vivant il y a une trentaine d’années, une éternité…
Théophraste Renaudot, précurseur de la presse, lança sa fameuse Gazette en 1631. Le mot avait alors une saveur italienne : il venait d’être fraîchement emprunté à l’italien gazetta, « feuille volante d’information ». Le mot italien provenait lui même du titre d’une publication vénitienne : La Gazetta della novite, qui valait alors une gazetta, c’est-à-dire une petite pièce de monnaie.
Dès l’abord, gazette est en concurrence avec journal pour désigner un écrit périodique donnant des nouvelles. Toutefois, notre gazette se maintient très vaillamment durant tout l’Ancien Régime. Elle a même donné naissance au XIXe siècle au gazetier, directeur ou rédacteur d’une gazette, puis, péjorativement, colporteur de ragots, un vulgaire gazetier. Aujourd’hui, gazette est d’emploi surtout plaisant. Son usage est senti comme un peu affecté et s’applique notamment, non sans condescendance, à la presse locale : une petite gazette. Georges Brassens, dans une chanson, fait plaisamment le tour d’horizon des mille et une recettes qui vous valent à coup sûr les honneurs des gazettes.
Comme l’écrivait spirituellement Mme de Sévigné, le journal c’est ce qui vous livre « l’évangile du jour ». Dérivé de jour, le mot journal désigne à partir du XIVe siècle le « livre d’enregistrement des actes » ; il commence ainsi à indiquer le récit d’actions journalières.
C’est au XVIIe siècle que le terme prend le sens de « publication périodique consacrée à des faits saillants ». Il désigne d’abord des publications savantes : journal du Palais, journal de médecine. Évinçant, dans le récit de l’actualité, le mot gazette, d’origine italienne et pourtant bien installé, journal désigne d’abord ce qu’on appellerait aujourd’hui une revue. C’est à la fin du XVIIIe siècle qu’il prend son sens actuel de « publication quotidienne donnant des nouvelles ». Le développement des médias, écrits au XIXe siècle, audiovisuels au XXe, l’ont largement répandu. Ainsi, on l’utilise aujourd’hui dans le domaine de la télévision, souvent en emploi absolu : « le journal de 20 heures ».
Journal a donné de nombreux dérivés : journalisme, journaliste, journalistique. Notons le délicieux journaleux qui désigne depuis le XIXe siècle un médiocre et méchant chroniqueur. Mais attention des journaleux, on n’a pas ça à TV5MONDE !
Comme vous le savez, cher Qemal, le serpent est un reptile principalement terrestre. Il existe, certes, quelques serpents d’eau, sorte de couleuvres aquatiques. Toutefois, l’imaginaire médiéval évoquait de grands marins serpents gigantesques et cruels vivant au fond des mers en surgissant pour avaler équipages et vaisseaux. Mais on n’en avait aucun témoignage concret. Un tel serpent marin refit surface, si j’ose dire, en 1837. Le navire Le Havre crut apercevoir au large des Açores ce que l’on prit pour un immense serpent de mer. La presse française s’en empara, elle y crut tout d’abord donnant force commentaires puis ayant fait volte-face, elle présenta cet immense serpent comme un être imaginaire. À partir des années 1850, le terme serpent de mer se mit à désigner dans le vocabulaire journalistique un sujet rebattu et peu crédible auquel on recourt néanmoins dans les périodes creuses. C’est un de ces thèmes que les journalistes nomment un marronnier parce qu’il fleurit à date régulière. Il tire vers l’obscur, l’intriguant, le fantastique de pacotille. On y croit guère, on s’en lasse, les journaux nous le resservent néanmoins. Le serpent est à la mer, cher Qemal, ce que le monstre est au Loch Ness.
Quand au début du XXe siècle, est apparu le mot télévision pour désigner la transmission de l’image à distance, les puristes se sont émus. Le mot leur semblait mal formé, qui associait à une base d’origine latine vision un préfixe tiré du grec. C’était oublier que ce préfixe est français depuis longtemps, qu’il est productif. Il l’est même doublement. Tiré du grec télé : « au loin », ce préfixe est apparu au XVIIe siècle avec télescope, adaptation de l’italien telescopio, longue vue que Galilée venait d’inventer. Le mot est entré sur le champ au dictionnaire de l’Académie française. Notons qu’il ne prend pas d’accent sur le second « e ». C’est avec deux « é » que ce préfixe a fait fortune, suscitant un vaste vocabulaire relatif à la transmission à distance : télégraphe au XVIIIe siècle, téléphone au XIXe, téléguidage au XXe et tout le vocabulaire des télécommunications, dont le télécopieur, qui résiste vaillamment à l’anglais fax. La plus belle réussite en ce domaine est la télévision. Le mot a connu de nombreux dérivés, il bénéficie d’une abréviation devenue courante, la « télé ». Il a suscité un nouveau préfixe « télé ». En effet, à partir des années 60 apparaissent des termes comme téléspectateurs, télédiffusion, téléfilm. Le préfixe y prend un sens nouveau : celui de « relatif » ou « grâce à la télévision ». Ce sens paraît majoritaire aujourd’hui : télé journal, téléachat, téléthon. La télévision a entraîné dans son orbite le vieux préfixe « télé » du télescope et du télégraphe. Par exemple, la télécommande manoeuvre de loin bien des appareils, mais elle est ressentie comme un accès premier à la télévision. C’est une zapette !
Un magazine, me direz-vous, ce n’est pas un magasin. J’en conviens. Pourtant, les deux termes sont liés. L’anglais a emprunté au français le mot magasin, attesté au XIIe siècle et qui provenait de l’arabe makhzin : « dépôt, accumulation ». C’est en anglais qui l’écrit avec « z » et « e » final que le mot a évolué vers le sens de « accumulation d’informations », « ensemble d’informations », d’où son emploi pour désigner un recueil périodique. En retour, le français a repris magazine, son orthographe et sa signification, à l’extrême fin du XVIIIe siècle.
C’est avec le grand développement de la presse dans les années 1830 que le mot est devenu d’usage courant. Certes, magazine, dans la hiérarchie de la presse, a souvent fait figure de parent pauvre par rapport aux grands journaux sérieux. Voué à la vulgarisation, il ne s’interdit pas le mélange, le potpourri, conformément à son étymologie. Par analogie, on emploie magazine à la radio, à la télévision, mais toujours dans un esprit de large diffusion de l’information : un magazine sportif.
C’est un substantif : un magazine. Notons pourtant ce bel emploi adjectival que l’on doit à André Malraux dans La Condition humaine, à propos d’une dame un peu superficielle : « c’était une femme, gentille, un peu magazine ». Pas mal…
Vous êtes peut-être comme moi allergique aux marronniers ? Il ne s’agit pas d’un problème de pathologie respiratoire, d’autres feuilles sont à incriminer. Je pense à ces sujets de presse qui reviennent périodiquement, aux mêmes époques de l’année : les régimes alimentaires amaigrissants avant les vacances, les escroqueries pendant les congés, le prix de l’immobilier, les mystères des francs-maçons.
Le mot est entré en français dans les années 1950 au sens d’« article de circonstance publié traditionnellement à certaines dates ». C’est un terme du vocabulaire technique de la presse : on le rencontre plus souvent dans l’expression « sortir un marronnier ». Une demi-page à remplir ? Pas de problème, coco, tu nous sors un marronnier !
On est tenté d’en chercher l’origine dans un emploi analogique : ces articles attendus paraissent avec la même régularité que les fleurs et les fruits de l’arbre qui ornent nos boulevards. Sans doute… mais observons que les journalistes anglais parlent dans ce cas de chestnut, lequel désigne le marron. Le marronnier français serait-il une traduction ? Je sens un anglicisme…
Dans une civilisation de la vitesse, de la nouveauté perpétuelle, incessante, le scoop possède une valeur considérable. Ce terme est l’emprunt récent, dans les années 1960, à un substantif américain tiré du verbe to scoop, « ramasser, écoper », devenu dans l’argot des journalistes des États-Unis synonyme de « couper l’herbe sous les pieds de quelqu’un, le devancer ».
Le mot scoop s’est imposé en français aux dépens du classique primeur. « Avoir la primeur de », à propos d’une information, date des dernières années du XVIIIe siècle. Le philosophe Alain écrit joliment et sagement : « Je ne veux point les dernières découvertes ; cela ne cultive pas. La culture générale refuse les nouveautés et les primeurs ». Un autre concurrent a été évincé, sans doute à cause de sa longueur : exclusivité. Il désigne traditionnellement une « information très importante et exclusive ». Ces disparitions sont regrettables. Combattons-les !
- C’est un scoop ?
- Ah non, Môsieur, c’est une primeur que je fournis en exclusivité !