Marie-Célie Agnant, auteure et conteuse

« Au départ, il y a une douleur dans l'écriture. »
Écrire une nouvelle après en avoir repéré les composantes.
Publié le 24/01/2012 - Modifié le 05/03/2014
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Durée de la vidéo : 30'13
Durée : 13'25
Disponible jusqu'au : 01/10/2023
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Dix voix, dix plumes pour célébrer Haïti.
Marie-Célie Agnant nous raconte le besoin d'un peuple de dire sa souffrance.
L’insularité (26’ - 29’40)
26’ - 26’48
Ce que je crois, je trouve que l’eau est très présente dans mes textes ; la mer, l’océan. Il n’y a pas un seul de mes textes où l’océan n’est pas présent, pour quelles raisons ? Je ne sais trop. C’est peut être lié à mon enfance, à tout ce… enfin ou bien le fait que je sois poète aussi en quelque sorte ; tu sais, la mer, c’est quelque chose qui a toujours inspiré les gens. Mais je dirais que je n’aime pas beaucoup m’exprimer ni réfléchir sur ces questions très… on peut facilement dériver dans n’importe quel… dire n’importe quoi. Tu sais, pour moi, c’est… J’ai l’impression que je porte mon île en moi-même.
 
28’30 - 29’40
C’est ça, je suis sur ma propre île. Parce que, Haïti, je l’ai quittée il y a si longtemps. J’ai passé 20 ans sans rentrer en Haïti, c’est récemment, enfin depuis 91, j’ai essayé de faire des retours, des retours successifs très courts, parfois d’une semaine ou deux, récemment j’ai passé 2 mois. C’est une île que je réapprends à connaître parce que, quand on quitte le pays, enfin à 15 - 16 ans, c’est pas un… enfin à cette époque-là, on ne connaissait pas vraiment, enfin je ne connaissais pas vraiment Haïti, tu vois. J’apprends tranquillement à connaître, à nommer les choses, à pouvoir recommuniquer avec les gens. C’est des choses qu’on désapprend, tu vois. Et est-ce que cette île, elle est encore en moi de manière aussi prégnante, tu vois, que quelqu’un qui a vécu toute sa vie là-bas ? Je ne sais pas. Quand on est à Montréal, c’est vrai qu’on est sur une île, mais on n’a pas l’impression d’être sur une île. Alors je dis souvent que bon, oui, j’aime les îles, je les porte en moi et j’en porte une principalement en moi, c’est ce bonheur de pouvoir rêver et de pouvoir créer.

Mon enfance (14’10 – 18’27)
 
Je peux dire que l’enfance a été aussi beaucoup marquée par toute l’arrivée de Duvalier et la peur. On a été une famille de gens persécutés. D’ailleurs, dans mon dernier livre L’Alligator nommé Rosa, je parle un peu de ces nuits où les militaires envahissaient la maison pour emmener cette personne, cette autre personne, j’ai vécu de très près ces événements. Pas reliés à mon père particulièrement, mon père était un opposant, mais vraiment farouche à Duvalier ; ça, c’est surtout ma mère qui m’en a parlé, parce que mes parents biologiques ont divorcé. Mon père a divorcé, ma mère était enceinte de moi. J’ai pas connu vraiment la vie avec un père, un père biologique, mais j’ai eu vraiment une enfance où l’on m’avait dorlotée quand-même, j’ai reçu de l’affection, mais avec beaucoup de structures en quelque sorte, parce que les gens étaient très très sévères. Mais oui... Je parlais de cette enfance dans la peur et ces militaires qui envahissaient la maison. Jusqu’au départ vers Haïti[1], vers le Canada, moi, ce que j’ai gardé, c’est le souvenir que j’ai, c’est d’avoir envie de partir à cause de cette peur que l’on ne peut pas nommer justement. On sent qu’il y a des choses qui se passent. Aujourd’hui, un enfant de 15 ans, de 16 ans, il parle librement de politique, il parle de tout, mais à l’époque on ne parlait pas. Les gens étaient garrotés par la peur et c’est ça que j’ai, je pense que c’est le souvenir ultime de cette peur. Et il y a un événement dont j’ai beaucoup parlé dans mon écriture, dans le dernier livre, et aussi dans Le Silence comme le sang, c’est cette maison de la famille Benoît qui a brûlé. Nous étions voisins à cette époque-là, est-ce que c’est… c’est une époque qui précède sans doute l’époque où l’on a vécu près des sœurs de… parfois les époques se mélangent aussi un peu. Cette maison qu’on a brûlée au Bois Verna, parce qu’il y a une époque où l’on habitait aussi dans ce quartier. Et j’étais dans la rue à ce moment-là, j’avais 9 ans et j’ai vu les militaires, j’ai vu la fumée, j’ai vu la maison qui brûlait. Et tous les jours, pour me rendre chez les sœurs du Sacré-Cœur, je devais passer devant les ruines de cette maison. Et encore aujourd’hui, ce qui me tue, c’est qu’il n’y avait pas les mots pour nous expliquer ce qui s’était passé. Tout simplement, je savais qu’il y avait des gens qui avaient été tués dans cette maison là et qui étaient morts et que sans doute leurs ossements s’étaient mélangés aux gravats, et c’est ça que je reprends un peu dans L’Alligator nommé Rosa, la quête de ce personnage, Antoine, c’est pour comprendre pourquoi ce crime, tu vois et souvent j’ai l’impression que c’est le dernier souvenir de mon enfance parce qu’on dirait qu’il y a comme une espèce de… Il y a des choses que je n’arrive pas à nommer de l’enfance, enfin du reste de cette enfance. J’ai l’impression que ce traumatisme a été tellement, tellement fort qu’il me faut parfois parler avec des gens, des amis ou d’autres personnes pour faire les liens. C’est un  vrai traumatisme et même après avoir, être devenue adulte, j’ai encore beaucoup d’émotion, être devenue adulte, je ne pouvais jamais comprendre pourquoi j’étais aussi effrayée quand j’entendais le bruit des sirènes, à Montréal même. Et j’ai pu, à force de parler à des gens, faire le lien avec ce traumatisme de l’enfance parce que lorsque cet événement est arrivé, au lieu de dire ce qui s’est passé, j’ai vu les gens dans la famille en train de ramasser leurs trucs et de mettre dans une voiture pour aller se cacher quelque part à la campagne et

 
l’école était fermée et tout, et personne pour nous dire ce qui est arrivé parce que les adultes avaient trop peur. C’est un peu ça l’enfance. Une enfance sous Duvalier, c’est ça, c’est la peur, c’est le désespoir du silence aussi parce qu’on s’enferme dans un silence épouvantable, on a l’impression que tout le monde va vous trahir alors on ne parle pas. Pour moi, j’ai trouvé cela très très difficile et parfois je me dis que c’est pour ça peut-être que j’écris.

Mon œuvre (18’30 – 20’25)
 
Aux gens qui me lisent, bon, récemment, j’ai eu une conversation avec ma fille qui est une lectrice aussi qui lit beaucoup, en général. Je pense qu’au départ, il y a une douleur dans l’écriture. Quand je pense au texte de Balafres par exemple, toute cette douleur, elle est présente. Le Livre d’Emma, il y a eu des commentaires de lecteurs, enfin entre autres une lectrice qui m’a écrit un jour de la Martinique pour me demander, mais d’où vient toute cette douleur ; je pense que c’est, au départ, il y a ça, il y a un besoin peut-être de nommer quelque chose qui fait mal. Je dis souvent que le Livre d’Emma c’est un livre de… c’est mon premier livre, c’est un livre que j’ai porté en moi pendant longtemps. C’est un livre de questionnement. Qu’est-ce qui fait qu’on écrit ? Je pense que c’est parce qu’on a des questions à poser, à mon avis, c’est ça. Et si je prends le Livre d’Emma, il y a des tas de questions là-dedans que je lance au lecteur, comme ça, tu vois, et qui m’aident parfois à trouver les réponses. L’Alligator, c’est un peu le questionnement sur l’impunité. Comment est-ce que des gens qui commettent des crimes comme ça, ils peuvent s’en tirer à si bon compte ? Et comment peut-on pardonner quand le bourreau jamais ne demande pardon ? Et comment peut-on tolérer ce genre de choses ? Et parfois même, en filigrane dans l’œuvre, on retrouve le questionnement, mais aussi de manière très claire parfois. Dans un des textes qui s’appelle La maison face à la mer, je l’ai lu récemment dans une rencontre avec des étudiants universitaires, la question est posée. Comment peut-on survivre après tant d’horreur ? Tu sais, au départ, il y a ça. Y a des questions auxquelles je ne trouve pas de réponse. Je pense que c’est un des moteurs de l’écriture.
 

[1] Marie-Célie Agnant fait un lapsus et veut parler du Canada. Elle se reprend tout de suite. Autrement elle aurait dit « Jusqu’au départ d’Haïti vers le Canada ».
Partie 0
Les fenêtres donnent sur la plage. Après le drame, nous y avons mis des rideaux très épais qui sont tombés à tout jamais. La mer elle-même n'assistera plus au spectacle de notre malheur ni à celui de notre délivrance. Pour nous, c'est sans doute une autre façon d'atténuer les ombres qui, obstinément, se dressent sur la grève entre la mer et nous. Le jour, tout va bien. Dans le va et vient du quotidien, il est moins nécessaire de faire semblant. Cependant, dès que vient le soir, dans l'obscurité, nous pensons à eux. Nous pensons aussi à lui, là-haut à Rochelle, dans ce petit palais qu'il s'est fait construire au milieu des bois. Me revient alors la même phrase, pénible et lancinante, avec les mêmes mots : Tout s'est terminé ou plutôt tout a débuté en cette veille de la Saint-Sylvestre où il s'arrêta pour venir en aide à un motocycliste...
Derrière les fenêtres closes, je vis avec Adrienne, ma mère. Nous sommes deux ombres, deux fantômes, dérivant sur des rives de l'absence. Nous sommes les cendres d'une existence dont nul ne se souvient plus. La plupart des familles qui, comme nous, ont vécu ce qui s'est passé en cette veille de la Saint-Sylvestre sont parties, emportant avec elles ce qui leur restait de lambeaux et de miettes. Ont-elles pu oublier ? Du moins, trouver la paix ?
[…]
1re partie
À maman et à moi, qui n'avons plus rien à chérir, même pas des initiales gravées sur une pierre dans un cimetière, les rues défoncées, le murmure infini de la grève et les souvenirs, c'est tout ce qu'il nous reste, nous ne pouvons les abandonner. Les souvenirs sont d'affreux geôliers et d'ignobles tyrans. Ils nous tenaillent, nous poursuivent, nous possèdent et règlent notre existence depuis ce jour. À cause d'eux, maman et moi, nous sommes devenues muettes, comme des pierres, ne sachant d'autre langage que celui qu'ils nous dictent.
Quelquefois maman écrit. Elle avait rêvé jadis d'être écrivain. Mais dans ce pays où il n'y a toujours eu de place que pour les puissants et leur démence, Adrienne avait dû enterrer très tôt ce désir des mots. Elle avait sagement rangé ses cahiers et ses crayons. Mais quand la douleur devient trop crue, elle les sort, en chasse la poussière et écrit pour essayer d'atténuer ce chagrin qui, comme une fièvre maligne, a pris possession de toute son existence. Tout s'est terminé ou plutôt tout a débuté en cette veille de la Saint-Sylvestre où il s'arrêta pour venir en aide à un motocycliste...
[…]

2e partie
Tous les autres, ceux qui ne sont pas morts, sont partis, abandonnant Sapotille à cette saison interminable de peur et de déraison. Ils s'en sont allés sur la pointe des pieds. Le dernier à partir, Guy, le benjamin, celui qu'ils ont épargné par mégarde, parce que ce jour-là il s'était endormi dans le grenier, a traversé la frontière, dans des habits de femme enfilés à la hâte. Une longue jupe de paysanne pour cacher ses mollets velus. Il avait essayé de tenir avec nous. Mais il a fini lui aussi par faire ce choix terrible: partir. Puisqu'on ne saurait exorciser le passé, puisque tous les autres étaient morts et qu'il était là, lui, là-haut avec ses gardes et ses chiens, sa piscine et ses chevaux, puisqu'on n'y pouvait rien, il ne restait plus qu'à fuir. Voilà les derniers mots que Guy nous avait dits avant de s'enfoncer dans la nuit de l'oubli, il y a trente ans déjà.
[…]
3e partie
Lui, là-haut, il s'appelle Philippe. Philippe Breton. Je vous dis son nom afin que, comme moi, vous vous souveniez. Il a été mon fiancé, il a grandi avec nous. Avec mes frères, Carl, Jacques, Guy et les autres, et avec moi, moi qui l'aimais depuis... je ne sais plus. Tout ce dont je me souviens aujourd'hui, trente ans après que tout soit fini, c'est ce qui jusqu'au dernier jour de ma vie remontera en moi, du plus profond de moi, cette houle têtue qui me soulevait lorsque dans le grenier Philippe me couvrait de son souffle. Enfant, je rêvais déjà à lui dans les branches du grenadier. À dix-huit ans, j'aimais Philippe, de cet amour des dix-huit ans que l'on ne sait point nommer.
Enfant, jouant aux billes, Philippe s'était écorché les genoux sur les mêmes cailloux que mes fils, écrit encore ma mère. Les frères de Marisa, ils étaient six, s'étaient mesurés à lui sur le chemin de l'école. Ils avaient ensemble couru sur la plage, plongé dans la mousse blanche des vagues, s'éclaboussant et riant. Souvent, il avait mangé à notre table, le midi, à côté de mes fils. Avec mon aîné, Jacques, il avait passé des soirées entières à lire dans le grenier. Combien de fois le sommeil les avait-il surpris tous les deux, épuisés, les paupières lourdes...
[…]
4e partie
Tout s'est terminé ou plutôt tout a débuté en cette veille de la Saint-Sylvestre. Je venais d'avoir dix-neuf ans et Philippe, vingt-quatre. Revenant d'une visite, mon père, qui débouchait du carrefour des Quatre-Chemins, tomba sur un motocycliste en panne.
– Comment, Philippe, toi, à cette heure ?
– N'approchez pas, monsieur Saint-Cyrien ! laissa tomber Philippe, d'une voix froide et pleine de défi.
Malgré l'obscurité, mon père se rendit compte que Philippe avait non seulement les yeux injectés de sang, mais que ses mains et ses vêtements étaient aussi couverts du rouge le plus vif. Il essayait maladroitement de dissimuler un revolver dont mon père aperçut l'éclat de la crosse dans la pénombre. Il ne pouvait retrouver le visage de ce Philippe intelligent et bûcheur qu'il connaissait depuis toujours. À quelques pas de lui, se tenait un être défiguré par la haine, prêt à lui tirer dessus.
– Toi aussi, Philippe ?
– Maintenant que vous savez, monsieur Saint-Cyrien, que comptez-vous faire ?
Mon père tourna les talons et s'en fut, le cœur soulevé de tristesse et de dégoût.
[…]

5e partie
Ils arrivèrent au milieu de la nuit, armés jusqu'aux dents. Certains portaient des cagoules noires. Philippe était-il parmi eux ? Je ne voulais pas le savoir. Je n'oublierai jamais le regard désespéré de maman, le mouchoir quelle s'enfonçait dans la bouche pour ne pas hurler. Ils emmenèrent Jacques, Daniel, Carl, Victor et Antoine, et bien sûr, papa. « Nous allons simplement vous conduire au poste, vous poser quelques questions. » Nous savions qu'aucun de ceux que l'on emmenait ne revenait, mais nous nous sommes accrochées à cette phrase du commandant.
Combien de jours et de nuits passèrent ? Ils ne revinrent ni l'un ni l'autre, jusqu'à ce jour... cet attroupement sur la grève, ces lambeaux de chemises qui flottaient, ces corps bouffis et méconnaissables que la mer vomissait. Des habitants de Sapotille, des mères en pleurs, descendirent en courant jusqu'à la plage, pour essayer d'identifier les corps. Adrienne et moi, nous sommes demeurées à la fenêtre. Le soleil sur la mer avait ce jour-là couleur de sang.
 
6e partie - fin
Comment dire le tumulte et les cris qui s'élevaient de la plage ? Comment dire ce chaos qui depuis lors s'est installé dans notre vie ?
Tard dans la nuit, les dernières femmes retournèrent chez elles. Silencieuses, elles remontèrent la butte Jacob et s'en furent avec dans la tête la voix de la mer, comme un tocsin. Puis tout s'arrêta, les jours, les heures... et nous nous sommes installées pour toujours, maman et moi, dans le tournis de l'absence, face à la mer que nous avons fini d'interroger.
Le jour, lorsque du bas de la ville nous arrivent les bruits du marché et les échos de la vie qui joue à faire semblant d'avoir oublié, le jour, dans le tumulte du quotidien, nous jouons aussi à faire semblant. Mais dès que vient le soir, surtout à l'approche de décembre, quand revient la Saint-Sylvestre, nous retrouvons dans chaque son, dans chaque geste, chaque éclat de lumière, ce carrousel infernal de morts-vivants et de spectres qui hanteront à jamais Sapotille et notre