Les étudiants fantômes

Face au chômage, les jeunes multiplient les stages sous-payés pour acquérir de l’expérience. À quand un véritable statut pour les stagiaires ?
Rédiger une lettre formelle afin de défendre le statut du stagiaire et de favoriser l’emploi des jeunes.
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Publié le 16/12/2016 - Modifié le 13/01/2017
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Durée : 6:50
Disponible jusqu'au : 16/12/2026
En France, de plus en plus de jeunes sont obligés de s'inscrire comme « faux-étudiants » à l’université pour décrocher un stage, espérant ainsi entrer dans le monde du travail.
Chaîne d'origine : TV5MONDE
Présentation : Paul Germain
Production : TV5MONDE
Paul Germain

Et on va faire entrer les fantômes à présent, les étudiants fantômes. De quoi s'agit-il ? Et bien vous allez tout comprendre en regardant ce reportage qui a été réalisé par des étudiants de l'école de journalisme de Louvain, c'est un reportage signé Pauline Overnet, Thomas Dufrane et Thomas Depiquert, regardez.

 

Voix off

Direction Strasbourg, dans le nord-est de la France, son architecture, sa cathédrale et ses étudiants. Annalena, 25 ans, fait partie d'eux, ou plutôt, elle refait partie d'eux. Après 5 ans d'études en supérieur, elle s'est réinscrite à l'université mais cette fois, ce n'est pas pour suivre les cours.

Annalena

Alors là, on va sur mon lieu de stage, je travaille pour un site internet culturel. Pour me réinscrire à la fac, j'ai dû payer environ 200 euros. Donc, on peut dire que j'ai acheté ma convention de stage en fait.

Voix off

En France, seules les universités peuvent délivrer une convention de stage. Annalena s'est donc inscrite pour une licence en langues étrangères appliquées. Mais bien loin les bancs de l'école, elle fait partie de ces étudiants fantômes qui ne s'inscrivent pas à l'université pour les cours, mais uniquement pour obtenir le statut de stagiaire.

Bien que précaire, ce statut lui permet d'acquérir de l'expérience, une expérience indispensable pour obtenir une place sur le marché du travail. En attendant, faute de mieux, elle s'occupe des réseaux sociaux dans une association culturelle.

Annalena

Moi, de base, je veux être journaliste, et là je fais très peu de rédactionnel et le problème entre guillemets, du community management, c'est que ça oblige à rester dans un bureau derrière son ordinateur et moi, j'ai choisi à la base de faire du journalisme pour ne pas être tout le temps dans mon bureau et aller sur le terrain, et là c'est ça ce qui me manque.

Voix off

Si le community management ne lui plaît pas particulièrement, en tant que stagiaire, c'est aussi et surtout son salaire qui pose problème.

Annalena

Alors, actuellement, je suis payée un peu plus de 500 euros pour 35 heures par semaine. J'ai quand même fait 5 ans d'études après le baccalauréat, j'ai validé mon master, donc je considère qu'avec ce niveau d'études je devrais être payée plus.

Voix off

500 euros par mois pour 35 heures/semaine, faites le calcul : ça correspond à moins de 3,50 euros de l'heure. Une rémunération qui pose question par rapport au rôle du stagiaire dans une entreprise. Si après 5 ans d'études, Annalena s'estime apte à s'engager totalement dans le monde du travail, ce n'est pas la vision de son employeur.

Employeur

Les gens considèrent ça comme une première expérience professionnelle. On a eu pas mal de gens qui se sentaient pas encore prêts à se lancer dans le monde du travail parce qu'ils étaient pas encore tout à fait sûrs de ce qu'ils avaient envie de faire. C'est un peu un sas en fait entre le monde de la fac, de l'université et le monde du travail.

Voix off

Un monde du travail qui a de plus en plus de difficultés à accueillir les jeunes diplômés. En France, selon les chiffres officiels, le nombre de stagiaires a presque triplé depuis 2006. Ils sont aujourd'hui plus d’1 600 000. Pour Annalena, loin d'être indépendante, la fin de ses études a sonné comme un retour à la maison familiale.

Annalena

C'est difficile de revenir vivre chez sa mère à 25 ans. Là, on est dans ma chambre d'enfance, ça fait près de 6 ans que j'étais indépendante, que j'avais mon appartement, et de revenir maintenant vivre chez sa mère, c'est assez difficile et je le vis un peu comme une régression.

Véronique Meyer Freund

On s'entend très bien. On fonctionne très bien dans la maison mais, en même temps, je sens que maintenant elle a besoin de cette liberté. Devoir enchaîner stage sur stage, contrat précaire sur contrat précaire, c'est pas normal, c'est de l’exploitation.

Voix off

Face à cette situation, Annalena se rend compte qu'elle est bloquée dans un engrenage.

Annalena

Je suis assez pessimiste concernant mon avenir. Euh, je continue de faire des candidatures, j'ai que des réponses négatives, toujours on dit que j'ai pas assez d'expérience donc j'essaye de pas désespérer mais c'est vrai que j'envisage éventuellement de refaire un stage après pour avoir encore plus d'expérience pour enfin pouvoir prétendre à un vrai emploi.

Voix off

Annalena se donne trois ans pour trouver un emploi dans le journalisme. A défaut, elle s'orientera vers une autre profession. Comme des milliers de jeunes en France et en Europe, elle fait partie de cette génération sacrifiée, qui n'a plus le droit de croire en sa vocation.

 
 

Paul Germain

Alors avant cette émission, votre équipe a rencontré un député européen, c'est Jean Arthuis et vous lui avez demandé s'il était normal effectivement que des stagiaires travaillent sans être payé ou si peu, écoutez.

Jean Arthuis

Non ce n'est pas normal. Mais pas seulement dans les entreprises, allez voir dans la sphère publique, dans les administrations, dans les hôpitaux, dans les maisons de retraite. Comme on n'a pas le courage de réformer le droit du travail, le statut de ceux qui sont en place, qui ont un emploi, alors on est en train de créer une espèce de sous prolétariat, avec des statuts désespérants pour les jeunes. Le stage devrait être le moment où on effectue, on est sur une passerelle entre l’enseignement général, l'enseignement professionnel et la vie professionnelle. C'est pour ça que moi je plaide pour la promotion de l'apprentissage. Pas seulement pour former des ouvriers ou des métiers manuels, mais pour former à tous les niveaux, pour des ingénieurs.

Journaliste

Mais donc quelque part, ça veut dire que toutes ces politiques qu'on a mises en place jusqu'à présent pour promouvoir le premier emploi des jeunes, tout ça, ça n'a pas marché ?

Jean Arthuis

C'est du bidon. C'est de la cosmétique. C'était pour faire baisser les statistiques du chômage et c'est une hypocrisie insupportable.

Journaliste

Et ce contrat d'apprentissage que vous proposez, vous croyez que ça pourrait régler tous ces problèmes-là ?

Jean Arthuis

Oui, je le crois. Je crois que le chômage des jeunes en Europe est une situation que je trouve scandaleuse et qui porte atteinte au crédit de l'union européenne, et qui met en cause notre propre avenir. Donc, ce que je constate, c'est que le chômage est très élevé, c'est un jeune sur quatre en moyenne, mais dans certains pays c'est un jeune sur deux et quelquefois plus, sauf dans les quelques pays qui ont une tradition d'apprentissage : l'Allemagne, les Pays Bas, l'Autriche…