Le terrorisme, entretien avec Claude Moniquet

Vous sentez-vous l'âme d'un agent secret ?
Comment tenir un discours nuancé pour en dire peu.
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Publié le 20/07/2012 - Modifié le 21/11/2016
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Durée : 8:38
Disponible jusqu'au : 31/12/2022
L’espionnage et le terrorisme.

Chaîne d'origine : TV5MONDE
Présentation : Paul Germain
Production : TV5MONDE
Paul Germain
Claude Moniquet, bonjour !
 
Claude Moniquet
Bonjour !
 
Paul Germain
Vous êtes expert en terrorisme, vous dirigez à Bruxelles un centre d’études sur les questions stratégiques, vous êtes consultant pour plusieurs médias et vous avez reconnu récemment avoir été un agent secret de la France durant vingt ans ! Alors, au Bar de l’Europe, je vous ai servi un gâteau, un gâteau qui s’appelle un Mystère parce que, malgré vos aveux, certains disent que vous êtes toujours un espion !
 
Claude Moniquet
Ben, si j’étais toujours un espion, je serais un mauvais espion, parce qu’un espion qui brûle sa couverture, brûle ses vaisseaux… Donc je ne pourrais plus vraiment travailler. Cela étant, c’est pas idiot parce que certains pays comme la Russie, comme la Grande-Bretagne, peut-être les États-Unis fonctionnent un peu comme ça et on a d’anciens collègues qui en fait sont toujours des collègues et puis un jour ne le sont de nouveau plus : il y aura toujours un doute sur leur appartenance.
 
Paul Germain
Mais, cela dit, cela dit, il y a quelques années encore, vous ne l’avez pas caché, vous avez espionné Greenpeace pour le compte d’EDF, le producteur français d’électricité.
 
Claude Moniquet
Non, nous avons travaillé sur le cas Greenpeace pour une… pour Electrabel. C’était pas de l’espionnage, c’était…
 
Paul Germain
… qu'un rapport.
 
Claude Moniquet
… c’était du recueil d’informations.
 
Paul Germain
Ah, ah, ah !
 
Claude Moniquet
C’était du recueil d’informations. Je ne pense pas qu’Electrabel aurait commissionné une société pour euh… pour espionner. Il y a eu, par contre, une affaire sur EDF par des… des collègues d’ailleurs assez mauvais, en France, qui s’est terminée devant les tribunaux par euh… par des condamnations.
 
Paul Germain
Vous voulez dire que vous, vous étiez un bon espion !
 
Claude Moniquet
On ne m’a jamais condamné !
 
Paul Germain
Ah, ah ! Alors, vous venez de publier euh… un livre qui s’appelle Guerre secrète dans lequel vous vous demandez en fait : est-ce que le citoyen européen, le citoyen en général, est mieux protégé aujourd’hui qu’en 2001 ? La réponse c’est ?
 
Claude Moniquet
Oui et non. Oui, parce qu’il y a une série de choses qui ont… qui ont changé. Il y a beaucoup plus de prise de conscience de la part du public donc il y a plus d’informations qui remontent vers les services de police ou de renseignement. Il y a beaucoup plus de moyens : de moyens humains, de moyens techniques, de moyens légaux. Par exemple, la Belgique a depuis peu, depuis deux ans,  la possibilité pour ses services secrets d’utiliser des systèmes des… des systèmes d’écoutes téléphoniques, qu’il n’y avait pas dans le temps. Donc… Il y a une série de lois qui ont été passées. Donc, on est mieux protégés et on l’est moins en même temps, moins bien, parce que, je crois qu’on s’est habitués à l’idée que le terrorisme existait et que donc il y a une espèce de baisse de la garde.
 
Paul Germain
Hum, hum.
 
Claude Moniquet
Le risque est toujours là, il faut en être conscients, il ne faut pas être paranoïaques, faut pas vivre dans la peur…
 
Paul Germain
Mais on a l’impression qu’on risque moins aujourd’hui des attentats style 11 septembre, qu’un… que l’acte d’un Mohamed Merah à Toulouse par exemple ?
 
Claude Moniquet
Je pense qu’on risque les deux. L’hypothèse d’un 11 septembre est assez euh… assez réduite parce que c’est… ce sont des attentats qui mettent des années à être préparés euh… c’est très long, c’est très lourd. On peut penser… on peut penser qu’aujourd’hui cette mouvance n’a plus les moyens de le faire, en tout cas pour le moment. L’attentat de ce qu’on appelle un loup solitaire, comme Merah, comme on l’a vécu aux États-Unis ou dans d’autres pays reste une hypothèse quand même très élevée.
 
Paul Germain
Alors, je vous arrête parce que, vous le voyez, des petits parasites qui apparaissent ici, derrière ces parasites quelqu’un qui va vous poser une question, on regarde !
 
Graham Watson
Bonjour Monsieur Moniquet., je m’appelle Watson, je suis député britannique. Je voudrais vous poser quelques questions sur euh… les Jeux Olympiques et le danger d’un* (une) attaque terroriste. Je voudrais savoir d’abord quelles sont selon vous les formes d’un* (qu’une) telle attaque pourrait prendre ? Avons-nous à craindre par exemple une bombe sale ou quelque chose de… de cette nature ? Et également, d’avoir votre avis sur le niveau de préparation euh… des autorités britanniques surtout en comparaison avec les Jeux Olympiques dans le passé. Avons-nous euh… à… atteindre… attendre* (Faut-il s’attendre à) quelque chose d’une nature tout à fait différente que dans le passé ? Euh… quelles sont les préparations*(quels sont les préparatifs) ? Et quel est le niveau de coopération entre le Comité olympique international et les autorités britanniques pour cette mauvaise éventualité ?
 
Paul Germain
Réponse ?
 
Claude Moniquet
Euh... Risque d'attentat, oui. Il est clair que... c'est quoi le terrorisme ? C'est une manifestation qui cherche à obtenir le maximum de publicité possible pour une cause, dans un but de mobilisation et de revendication. Euh… Il est clair que les Jeux Olympiques sont un des grands événements médiatiques mondiaux, qui concentrent des millions, des milliers de personnes, des dizaines de milliers de personnes, tous les médias du monde et l'attention de centaines de millions de gens voire de milliards de personnes dans le monde. Réussir un attentat, à Londres, c'est le jackpot, pendant les Jeux Olympiques. Donc, il y a certainement des gens qui y pensent. Il y aura peut-être des tentatives. Maintenant, je pense que les services britanniques travaillent bien, qu'il y a une collaboration qui existe, évidemment, entre les organisateurs des Jeux et les services concernés, que ce soit Scotland Yard ou le contre-espionnage britannique, le MI5, le Security Service. Donc, il n'y a pas d'inquiétude à avoir, mis à part que le travail des services de renseignements et de police n'est pas une assurance à cent pour cent. Le pire peut malheureusement toujours arriver.
 
Paul Germain
Alors, vous vous êtes intéressé particulièrement aux mouvements islamistes radicaux en Europe,...
 
Claude Moniquet
Oui.
 
Paul Germain
Qu'est-ce qui fait qu'un individu comme Mohamed Merah par exemple, devient un terroriste, bascule dans l'islamisme radical ?
 
Claude Moniquet
Quelque chose qui reste difficile à comprendre, sur lequel on ne travaille pas depuis très longtemps, qu'on appelle le processus de radicalisation. On a en Europe euh... des dizaines de milliers de personnes qui sont proches, sans doute même plus, des centaines de milliers peut-être, qui sont proches de la mouvance salafiste. Mais la plupart de ces gens ne vont, ne vont l'indiquer que dans leur comportement religieux ou personnel, ils vont faire porter la burqa à leur femme, etc., mais ils ne vont pas poser un risque de sécurité pour le pays. Certains vont devenir des politiques, vont militer dans les groupes islamistes, comme Sharia for UK, ou en Belgique, Sharia for Belgium, ou les Cavaliers de la Fierté en France, dont Merah était proche. Mais ces gens-là sont des subversifs, qui veulent changer de manière radicale la société, dans un mauvais sens à mon avis...
 
Paul Germain
Et pourquoi ? Parce qu'ils ne sont pas assez intégrés dans la société ?
 
Claude Moniquet
Pour beaucoup d'entre eux parce qu'ils ne sont pas intégrés. Mais très peu de ces gens vont passer à l'action. Et là c'est la radicalisation : on passe de la religion à la politique, de la politique à la violence. Pourquoi ? C'est la rencontre d'un caractère, d'une personnalité - Merah est manifestement un psychopathe, quelqu'un qui est attiré par la violence - et sans doute de frustrations personnelles, qui sont un manque d'intégration, un sentiment de rejet, justifié ou non, de la société.
 
Paul Germain
Vous, par exemple, vous avez été un militant d'extrême gauche...
 
Claude Moniquet
Il y a très longtemps.
 
Paul Germain
Il y a très longtemps. Vous auriez pu basculer dans le terrorisme, dans l'action violente ?
 
Claude Moniquet
J'étais adolescent, j'étais proche... mais moi c'était pas par frustration sociale, c'était plus par euh... goût... C'était post-soixante-huitard, un espèce de goût de la révolte, j'ai... certains de mes camarades ont basculé dans la violence, oui, tout à fait. Moi je ne l'ai pas fait.
 
Paul Germain
Question d'un internaute, une internaute, Noura Karsenti de Paris : « Saura-t-on un jour la vérité sur les prisons secrètes que la CIA a ouvertes en Europe pour torturer à l'aise des soi-disant terroristes ? Des pays comme la Pologne ou la Lituanie, ont-ils été bernés ou sont-ils complices des Américains ? Pourquoi cette loi du silence ? »
 
Claude Moniquet
Il y a eu des actes de torture de la CIA dans différents endroits, dont Guantanamo, entres autres Khalid Cheikh Mohammed le principal organisateur du 11 septembre, a été manifestement soumis au waterboarding* (torture par l’eau), plus de cent-vingt fois je pense.
 
Paul Germain
Mais dans les prisons secrètes en Europe, on n'a...
 
Claude Moniquet
Je ne pense pas que dans les prisons secrètes en Europe on ait torturé. Qu'on ait utilisé des méthodes...
 
Paul Germain
C'était pas des trois étoiles à mon avis !
 
Claude Moniquet
C'était pas des trois étoiles, c'était pas fait pour non plus. Euh... qu'on ait utilisé des méthodes d'isolations sensorielles, des méthodes de pressions psychologiques, certainement. La torture sur le territoire européen, j'y crois peu. Maintenant, ce que je crois, c'est qu’effectivement on aura beaucoup de mal à l'établir parce qu'il est manifeste que ces prisons, dont on sait plus ou moins où elles étaient, dans certains pays qui sont un tout petit peu à l'Est de l'Europe, par exemple, dans ce qu'on appelle aujourd’hui l'Europe centrale, pour ne pas les citer, euh... n'ont pas tellement envie qu'on en parle parce qu'il est manifeste que la CIA n'aurait jamais pu installer ces prisons dites secrètes sans l'accord, au minimum tacite, et sans doute organisationnel des pays concernés.
 
Paul Germain
Et vous dans votre livre vous dites que vous risquez peut-être de choquer, mais la torture, vous la comprenez ?
 
Claude Moniquet
Je comprends l'utilisation... Je suis très précis dans le livre. Je suis totalement opposé bien sûr à l'utilisation de tortures mutilantes, et cætera. Je comprends l'utilisation de certaines méthodes de pressions psychologiques, y compris certaines méthodes de privation sensorielle, qu'on appelle la torture blanche : l'exposition à la lumière et cætera. Quand on est en face de quelqu'un dont on a des raisons de croire qu'il est en train de commettre, ou qu'il prépare un attentat imminent qui peut toucher les civils. Je crois que là ce qui prime, c'est la défense de la société, et surtout, la défense des victimes.
 
Paul Germain
Claude Moniquet, merci d'être venu au Bar de l'Europe, et on va tenter de percer votre mystère...
 
Claude Moniquet
Ce sera difficile !