Jérôme Jamin : populismes

Référendum au Royaume-Uni, élections américaines, comment décrypter le populisme ? Débattre sur le populisme.
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Publié le 25/01/2017 - Modifié le 24/01/2017
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Durée : 8:27
Disponible jusqu'au : 25/01/2027
Qu’est-ce que le populisme dont tout le monde parle ? Où est-il situé sur l’échiquier politique ?
Chaîne d'origine : TV5MONDE
Présentation : Paul Germain
Production : TV5MONDE

0’16 → 0’30

Paul Germain

Jérôme Jamin, bonjour. Vous êtes politologue, spécialiste des mouvements populistes en Europe comme aux États-Unis. Vous êtes aussi philosophe et vous enseignez à l’université de Liège, en Belgique. Alors, au Bar de l’Europe, je vous ai servi du porridge !

 

1er extrait 0’30 2’06

Paul Germain

Une bouillie populaire dont raffolent les Britanniques, mais qui est beaucoup plus difficile à avaler par beaucoup, aussi difficile à avaler que le résultat du référendum sur le Brexit. Ce référendum, ça devait mal tourner pour les partisans de l’Europe, c’était inscrit dans les astres, si j’ose dire ?

Jérôme Jamin

Soit on a une culture du référendum et on peut se permettre de poser des questions sur des enjeux très ciblés : faut-il augmenter le salaire minimum ? Faut-il mieux réglementer l’immigration ? Et avec cette culture du référendum, on peut peut-être ajouter, une fois tous les dix ou quinze ans, une grosse question : est-ce qu’on reste ou non dans un cadre institutionnel ? Quand il n’y a pas de culture du référendum, poser une question aussi vaste… aussi immense, aussi lourde de conséquences, avec comme seule opportunité « oui » ou « non », ça me paraît être totalement déplacé et antidémocratique, c’est faussement démocratique.

Paul Germain

On savait que c’était la frustration qui allait s’exprimer et donc les sentiments antieuropéens ?

Jérôme Jamin

Je crois que personne ne savait rien, sinon… on ne serait pas surpris comme on l’est aujourd’hui. Mais en France, au Royaume-Uni, dans de nombreux pays, pas en Suisse parce qu’il y a une culture du référendum, pas en Californie parce qu’il y a une culture du référendum, mais quand il n’y a pas de culture du référendum, en général, le seul moment où le peuple peut directement intervenir sur la politique, ce moment est utilisé pour s’exprimer sur notre rapport à nos gouvernants. Et je pense que le citoyen britannique s’est en partie exprimé sur l’Europe, mais il s’est aussi exprimé contre cette élite londonienne, cette City[1], cette finance trop pro-européenne : on a l’occasion de leur donner un coup de pied dans le derrière, allons-y.

 

2'06 3’06

 

Paul Germain

Charles Michel, le Premier ministre belge a dit : « le Brexit, c’est la victoire d’une forme de populisme ». D’accord ?

Jérôme Jamin

Je pense que c’est… le mot populisme est un mot qui est associé, qui est une sorte d’injure. Je peux vous définir le populisme, mais il est plus souvent utilisé comme une injure que comme un concept scientifique. Donc, je trouve qu’associer le Brexit au populisme, c’est une façon de discréditer à la fois le Brexit, les Britanniques, le Royaume-Uni, et tout le processus. Je répète que je pense que c’était une mauvaise idée, mais je ne pense pas qu’on soit uniquement dans du populisme. C’est bien plus compliqué que ça. Sans doute que certains, qui ont défendu le Brexit, étaient dans un registre populiste, c’est-à-dire essentiellement : « je suis du peuple, il faut qu’on en finisse avec les élites. » Ça, le populisme peut être de droite, peut être de gauche, ce n’est pas idéologiquement marqué, c’est une opposition peuple-élite et donc j’aurais tendance à dire que le Premier ministre a simplement voulu donner un avis négatif sur cette affaire et il a pris un mot injurieux qu’est le populisme car c’est très rare que quelqu’un se dise populiste. Ça arrive, mais c’est rare.

 

[…]

 

2e extrait 5’20 7’43

 

Paul Germain

Ça c’est le propre du populisme, c’est de dénoncer les élites, c’est souvent ça qu’on dit ?

Jérôme Jamin

C’est le propre du populisme de parler du peuple travailleur, honnête, contre une élite corrompue et paresseuse, mais je le répète, c’est très important, le populisme, il existe à droite, à gauche, à l’extrême droite et à l’extrême gauche, ce qui veut pas dire que tout est dans tout, parce que le peuple chez un Mélenchon n’est pas le peuple de chez Marine Le Pen, l’élite chez Berlusconi n’est pas l’élite chez Schwarzenegger, les quatre je les considère comme des populistes, mais ce sont des populistes qui sont idéologiquement très différents et tout n’est pas dans tout, je ne mets pas du tout sur un pied d’égalité Mélenchon et Le Pen, mais par contre, ce clivage peuple et élite, très structurant dans le populisme, on le retrouve chez ces quatre personnes entre autres.

Paul Germain

C’est encore un parti d’extrême droite le Front national en France ?

Jérôme Jamin

Je pense que oui. Mais je reconnais que l’évolution du discours, l’évolution du programme, l’évolution des militants et la volonté d’être un parti sérieux – et c’est le cas –, bien implanté, fait qu’on n’est quand même plus devant le Front national des années quatre-vingt. Mais si le fil conducteur qui relie 1972 – création du parti – à 2016, aujourd’hui, c’est le besoin de se positionner contre un ennemi, ça n’a jamais changé.

Paul Germain

Alors, prenez une petite boule surprise, Jérôme Jamin, avec une question surprise que vous allez lire à haute voix et sans crainte.

Jérôme Jamin

Alors, Boris Johnson et Donald Trump ont-ils le même coiffeur ?

Paul Germain

Plus sérieusement, le populisme aux États-Unis et le populisme en Europe, est-ce qu’il y a des points de ressemblance, de convergence ?

Jérôme Jamin

Oui, le populisme fait partie de la vie politique américaine depuis la création des États-Unis. En fait, dès le début lorsque les pères fondateurs décident d’opter pour une forme fédérale, tout de suite les peuples, les gens qui vivent à l’échelle locale s’en prennent à cette élite de Washington qui n’a cessé de grandir et de devenir puissante. Donc, le populisme est au cœur de la vie politique et je dirais qu’il n’existe pas de président non populiste, ils le sont tous, mais à des degrés divers : Ross Perot[2] l’était, Donald Trump évidement, le Tea Party[3], mais George Bush, Bill Clinton, Obama ont tous eu à des moments des discours « moi, je suis du peuple, contre une élite ». Hilary Clinton aura beaucoup de mal à le faire croire, mais elle va essayer de faire croire que, qu’elle fait partie du peuple contre une élite donc oui, le populisme fait partie de la vie politique américaine, mais il a mauvaise presse en Europe, parce qu’en Europe on l’associe systématiquement à l’extrême droite alors que, là-bas, il correspond à toutes les tendances politiques.
 

7’43 fin de l’émission

 

Paul Germain

Trump, il a des chances ?

Jérôme Jamin

Bien entendu. Bien entendu, il a des chances parce que les Américains réalisent que le jeu est ouvert. Et quand on prend – c’est un petit peu comme le Brexit –, quand on réalise qu’on peut encore peser sur son destin, on est parfois prêt à voter de façon irraisonnée, ne fût-ce que par plaisir de voir qu’on peut peser sur notre destin.

Paul Germain

Jérôme Jamin, merci d’être venu au Bar de l’Europe et le porridge d’accord, je ne vais pas insister.

Jérôme Jamin

Merci.

[1] La City fait référence à « la Cité de Londres », c’est-à-dire le cœur historique et géographique de la ville de Londres. C’est un grand quartier d’affaires européen où siège la bourse.

[2] Candidat indépendant à l’élection présidentielle américaine de 1992.

[3] Mouvement politique contestataire aux États-Unis.