Images d’actualité 2015

Que reste-t-il des images marquantes de l’actualité qui ont suscité l’émotion en 2015 ?
Réfléchir au traitement de l’information et commenter des images au-delà de la sensation.
Connectez-vous pour sélectionner une ressource.
Publié le 09/03/2016 - Modifié le 24/07/2017
Geopolitis-ImagesActualité2015-Video
© RTS/TV5MONDE
  • À propos
  • Liens
  • Transcription
  • Partager
Durée : 14:48
Disponible jusqu'au : 09/03/2018
Elles ont marqué l'année 2015 et nous les avons -presque- toutes en tête. Ce sont les photos et vidéos des événements majeurs qui ont eu lieu cette année. Geopolitis décrypte le rôle de ces photos et vidéos qui ont fait le tour du monde en 2015.
Chaîne d'origine : RTS
Présentation : Xavier Colin
Production : RTS

REPORTAGE

On a fini par s’habituer à ces images plutôt floues, rétrécies, enregistrées sur le téléphone portable de Monsieur et Madame Tout le monde. Dans ce domaine du terrorisme, on voit très rarement des victimes, morts ou blessés. Le plus souvent, attentat après attentat, ce sont les mêmes séquences vidéo et sonores des secours, des policiers, des pompiers : images anxiogènes à force d’être répétées en boucle. Dans cette compétition aux images, l’attention est désormais focalisée sur les séquences vidéo qui montrent non pas les suites d’un attentat mais bel et bien une phase de l’action terroriste. On l’a constaté lors de l’attentat contre le Bataclan mais aussi lors de l’attaque contre Charlie Hebdo ou encore pendant la prise d’otages à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Ou, tout autant, et c’est un autre exemple, lors des attentats en Tunisie, soit dans l’enceinte du musée du Bardo, soit encore sur la plage de la station balnéaire de Sousse avec ce tueur qui semble évoluer avec détermination. Autre séquence choc : la neutralisation par des passagers du train Thalys d’un terroriste pourtant en train de passer à l’action. En complément de tout cela, nous sommes marqués par les séquences post-attentats, lesquelles donnent pourtant une faible dimension de compréhension de l’événement, comme par exemple l’avion russe qui explose en plein vol dans le ciel du Sinaï. Images classiques doit-on dire, banales, mais qui revêtent une connotation terriblement anxiogène parce que l’on sait qu’elles ne sont pas la conséquence d’un accident. Dans un autre domaine, on retiendra bien sûr les suites de l’attentat de Charlie Hebdo avec cette extraordinaire manifestation des chefs d’États dans les rues de Paris. Une séquence inédite, impressionnante, sujette à critiques, en tout cas unique et qui vraisemblablement le restera.

On est toujours dans le domaine de l’émotion. La séquence du petit Aylan, déjà citée, aurait pu refléter une situation unique, une exception mais tel n’est pas le cas : depuis la découverte du corps du petit garçon, des dizaines d’autres enfants se sont noyés dont on a aucune image. En revanche, les séquences vidéo n’ont pas manqué pour illustrer le drame de ces milliers de réfugiés, hommes, femmes et enfants, obligés de ramper sous de dangereux rouleaux de fils de fer barbelés coupants comme des rasoirs. Là encore, il s’agit de photos ou de vidéos qui sont dans l’action, qui sont l’action et qui sont au diapason de la détresse de ces réfugiés et que chacun interprétera en fonction de ses convictions, de ses certitudes ou de ses interrogations.

Très spectaculaires mais également devenues banales, ces images de tant de réfugiés entassés sur si peu d’espace dans des embarcations à l’évidence sur le point de sombrer. Images d’émotion, d’indignation, de compassion, qui, avec le temps et en raison d’une récurrence jugée gênante, finissent par perdre de leur valeur.

L’INVITÉE

 

Xavier Colin

L’invité de Géopolitis, Valérie Gorin, vous êtes de l’Université de Genève, Docteure en Sciences de la Communication et des Médias. On va examiner quatre documents, et tout de suite, le premier, cette fameuse photo du petit Aylan : on voit ce corps, on ne peut pas savoir au début qu’il est mort, on imagine bien qu’il est mort et pourquoi est-ce que cette photo elle nous reste - si j’ose dire - elle reste dans nos mémoires mais aussi elle nous gêne même quelques mois après ? Pourquoi elle nous gêne ?

Valérie Gorin

C’est une photographie en fait qui rassemble plusieurs critères et qui cristallise des points qu’on connaît bien dans le photojournalisme. Alors, elle nous gêne parce qu’elle représente un paradoxe qui est d’associer la mort et l’enfant. Un enfant qui est mort, c’est quelque chose d’inimaginable mais c’est aussi quelque chose qu’on a appris à concevoir comme un choc, à concevoir comme un tabou. Donc c’est une photo qui représente un enfant, qui ne devrait pas mourir. C’est une photo qui incarne la mort. Et la mort pose toute une série de débat, en tout cas quand elle est à l’image : il y a des morts qu’on ne peut pas montrer.

Xavier Colin

Et, alors là, on le montre parce qu’on ne se rend pas compte qu’il est mort ? Sauf qu’on voit évidemment l’eau qui arrive ?

Valérie Gorin

Alors...

Xavier Colin

Ça suggère la mort ?

Valérie Gorin

Ça suggère la mort. On a d’ailleurs entendu énormément de témoignages ou de récits qui disaient : « Il a l’air endormi. » Donc, c’est une mort relativement douce mais qui en même temps offre un contraste avec ce mouvement de la mer qui va et qui vient et qui donne un peu l’impression que cet enfant a été rejeté un petit peu comme un déchet, un petit peu comme un bout de plastique ou un tronc d’arbre que la mer nous ramènerait, un petit peu à nous l’Occident qui voudrions...

Xavier Colin

Elle nous le ramène comme si c’était pour nous heurter ?

Valérie Gorin

Ben, qui voudrait nous montrer un petit peu nous montrer ce qu’on ne voudrait voir, ce qu’on ne saurait voir ou ce que nos politiques ne sauraient voir.

Xavier Colin

Au-delà de l’émotion, qu’est-ce qui va rester ?

Valérie Gorin

Alors, il va rester de cette photo, en fait, un moment d’arrêt, un moment de discussion et d’ailleurs les politiques l’ont très bien récupérée, ça a forcé un petit peu les chefs d’ États à sortir de l’ombre et avoir une position plus claire en terme de politique de l’immigration. Pour nous, public, elle n’a fait surtout que nous rappeler des images antérieures qu’on a beaucoup vues et qui ont symbolisé des guerres : la petite fille brûlée au napalm, la petite fille effondrée devant un vautour. Ce sont des moments d’arrêt, ce sont des moments de réflexion.

Xavier Colin

On va rester dans ce domaine de l’immigration avec une deuxième photo, un deuxième document. Là, on ne voit pas la mort, on voit une famille, cette famille qui passe des fils de fer barbelés. Alors, effectivement, d’abord c’est une famille donc c’est pas juste un immigré, un homme seul. Ça nous touche plus parce que c’est une famille ?

Valérie Gorin

Ça nous touche plus parce que c’est une famille mais c’est surtout que ça met en contraste ce qu’on entend depuis plusieurs mois par rapport à des migrants et des réfugiés qu’on voudrait nous présenter comme des hommes seuls. On voit ici, une famille, une famille entière et une famille en détresse. Et de nouveau, un paradoxe : c’est que derrière cette famille, il y a des barbelés. Et ces barbelés...

Xavier Colin

Ça, ça rappelle quand même...

Valérie Gorin

Ça nous rappelle...

Xavier Colin

... la deuxième guerre mondiale, en gros ?

Valérie Gorin

Ça nous rappelle les camps de concentration de la Deuxième Guerre mondiale. On imaginerait presque les miradors derrière, mais surtout, c’est l’image d’un mur. Un mur...

Xavier Colin

Mais, ça nous heurte plus que si c’était un mur parce que c’est des fils de fer barbelés ?

Valérie Gorin

Parce que c’est des fils de fer barbelés et que le fil de fer barbelé renvoie inévitablement à l’univers concentrationnaire, à des prisons dans lesquelles on voudrait enfermer des gens qui sont indésirables. Et c’est ce contraste-là ; ce choc-là, entre la détresse et des murs élevés pour protéger contre un éventuel envahisseur alors que quand on voit cette famille, on réalise que c’est pas une invasion, c’est un exode, un exode de détresse.

Xavier Colin

2015, au-delà des problèmes de l’immigration, ça a été, on le sait bien, toutes les affaires de terrorisme : d’abord à Paris en janvier et puis toujours à Paris au mois de novembre. Il y a eu d’autres cas. On va regarder cette photo qui est intitulée : « La photo de la République » parce que ça se passe Place de la République après l’attentat de Charlie Hebdo. Là  on a l’impression sur ce document qu’on prend de la hauteur. Est-ce que c’est votre sentiment ?

Valérie Gorin

Oui, tout à fait, alors c’est ce qu’on appelle une contre-plongée, c’est-à-dire qu’on prend la photographie par en bas. L’idée, c’est de magnifier. Alors, cette immense statue qui domine complètement l’image, une statue combattante, Marianne qui part à l’offensive et dessous, cette multitude de jeunes qui sont tous dans la même position, cette idée qu’on part au combat.

Xavier Colin

Avec le drapeau !

Valérie Gorin

Avec le drapeau donc on rappelle les valeurs nationales, il y a quand même le gros crayon qui est présent, qui est le petit rappel à Charlie avec le « Je suis Charlie », mais cette idée d’unification de la nation se rappelle un petit peu, d’ailleurs tout le monde a chanté la Marseillaise, donc cette idée de l’unification, la glorification et la résistance.

Xavier Colin

Mais, on l’a vu, quelque soit le message de cette photo, l’unification nationale, elle n’a pas duré très longtemps. Tout le monde n’était pas Charlie ?

Valérie Gorin

Tout le monde n’était pas Charlie...

Xavier Colin

Ce qui, en soi, n’est pas un délit !

Valérie Gorin

Ce qui, en soit, n’est pas un délit mais qui montre à quel point cette unité nationale, on la fabrique, tout comme une image aussi peut fabriquer une certaine interprétation de la réalité et qu’en l’occurrence, les gens ne se sont pas laissés complètement leurrer, notamment par la grande manifestation du 11 janvier qui a voulu célébrer une certaine idée, un petit peu fausse, de l’unité nationale.

Xavier Colin

Défense de la République, statue, Place de la République : cette référence à la République est importante aussi ?

Valérie Gorin

La référence, elle est autant géographique qu’elle est symbolique et qu’elle est dans les noms, en fait.

Xavier Colin

Deuxième photo, en ce qui concerne ce domaine du terrorisme : alors là, nous voilà au 13 novembre, plus exactement au 14. Et effectivement, là c’est plus « Je suis Charlie ». On voit ces deux dames, c’est pas des jeunes d’ailleurs, c’est pas tout à fait la clientèle du Bataclan, c’est deux dames un peu plus âgées avec une certaine forme de maturité qui disent : « Je suis Paris ». Là, c’est très différent : c’est plus un nom, Charlie, c’est une ville. C’est nous, c’est nous tous.

Valérie Gorin

Exactement. Alors, c’est intéressant, c’est qu’on passe ici à un élargissement du public et de la référence. C’est Paris qui a été attaquée mais c’est la France. Donc, il y a quelque part cette unité-là et puis un changement de public. C’est-à-dire qu’on voit aussi que ce ne sont plus uniquement les jeunes – cela dit, pour le Charlie Hebdo, ce ne sont pas que les jeunes – mais là, on a effectivement quelque chose de transgénérationnel qui représente finalement l’image du deuil. On a ces visages extrêmement abaissés...

Xavier Colin

Tristes !

Valérie Gorin

Tristes. On a les bougies à la main. On est cette fois dans la dimension du recueillement. Et on individualise complètement cette souffrance parce qu’on cible les visages. Sue la photo de Charlie Hebdo, on ne voit pas les visages, ici, on les voit. Et donc, on est dans le rapport regard de regard, on est directement dans l’émotionnel.

Xavier Colin

Toutes ces photos nous ont ému, ces quatre documents qu’on vient de voir. Qu’en reste-t-il, je dirais, au niveau de nos prises de position, de nos convictions ? On change notre manière de voir, c’est le cas de le dire ! On change nos convictions ? On change nos exigences politiques avec des documents comme ceux-ci ?

Valérie Gorin

Alors, on peut changer peut-être éventuellement nos convictions à un niveau individuel, on peut se souvenir et cristalliser un événement à travers une image. Donc les images jouent un rôle important dans la mémoire collective. Maintenant, on est beaucoup plus relatif dans la façon dont les images influencent les politiques. Les influences sont beaucoup plus humbles, beaucoup moins importantes, il y a des intérêts économiques, politiques, sociaux souvent trop importants pour qu’une simple image fasse changer d’avis les chefs d’États.

Xavier Colin

C’est un autre débat politique ! Merci Valérie Gorin !

Valérie Gorin

Merci !

Xavier Colin

Je rappelle que vous êtes de l’Université de Genève, Docteure en Sciences de la Communication et des Médias. Merci à vous !

Valérie Gorin

Merci beaucoup !