Gary Victor, romancier

« Finalement, la fatigue a fondu sur eux avec la rapidité de la mangouste plongeant sur sa proie. »
Créer un texte oral en utilisant des allitérations.
Publié le 24/11/2011 - Modifié le 05/03/2014
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  • VidéoCinq questions
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Durée de la vidéo : 21'38
Durée : 3'40
Disponible jusqu'au : 01/10/2023
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Dix voix, dix plumes, pour célébrer Haïti.
Gary Victor porte un regard désabusé sur l'état de la société haïtienne.

Mon quartier (01’44 – 03’54)
J’ai été bien sûr marqué par mon quartier, c’est là que j’ai grandi, j’ai vécu, c’est le quartier de Carrefour-Feuilles. Le grand Carrefour-Feuilles qui inclut à la fois le Bas Peu de Choses et le Carrefour-Feuilles proprement dit. En fait c’est un quartier qui m’a beaucoup marqué parce que j’ai toujours pensé que c’était un quartier qui était à la frontière. C'est-à-dire que c’est un quartier où… entre le bidonville et le quartier de classe moyenne, c’est-à-dire qu’il y avait un très grand brassage de classes sociales un petit peu. On passait je pourrais dire d’un lieu à un autre facilement et je crois que c’est ce qui m’a beaucoup marqué. Parce que quand même le Carrefour-Feuilles c’est un quartier où il y a eu toujours beaucoup d’artistes, beaucoup d’écrivains, beaucoup de peintres ; c’est un quartier où il y a eu une grande équipe de foot. C’est un quartier où la musique, l’art étaient souvent présents, ce quartier de Carrefour-Feuilles. J’y ai grandi, j’y ai rencontré mes amis, j’y ai aimé des femmes donc c’est pour ça aussi que la plupart de mes romans se situent dans ce quartier.
Aujourd’hui, c’est un quartier qui me rend très triste parce que, quand même, c’est un quartier très vert, on l’appelait Carrefour-Feuilles, c’est un quartier qui était très boisé, c’est un quartier qui est au bas du Morne l’hôpital. C’est une morne très verte et moi j’ai vécu la dégradation de ce quartier. Actuellement quand on regarde le Morne l’hôpital c’est une morne qui est colonisée par les bidonvilles. Presque la moitié de la superficie de ces montagnes est colonisée par les bidonvilles et moi j’ai vécu cette dégradation et actuellement c’est un quartier qui est très dégradé avec une bidonvilisation : la montagne qui a été détruite pratiquement par une urbanisation sauvage et c’est ce que je vois mais ça reste quand même mon quartier avec des gens quand même assez… assez… C’est un quartier très convivial quoi. Et puis c’est un quartier où il y a un très grand brassage de milieux, de classes, etc…

Mon œuvre (05’36 – 09’29)
Je crois que ce qui a lancé mon œuvre ça a été la constatation que j'ai faite très tôt du décalage qu'il y avait entre ma vie à moi [ et celle des autres personnes], j'ai vécu dans un quartier il est vrai de classe moyenne, j’ai vécu dans une famille relativement protégée. Et c'est quand j'ai commencé vraiment par sortir de mon cocon familial et à découvrir mon propre pays, j’ai commencé par découvrir d'autres gens, d'autres façons de vivre, d'autres façons de penser.
Très jeune, j'ai été choqué par ce décalage qu'il y avait. Ce décalage de vie qu’il y avait. Par exemple, vivre chez un paysan qui n'arrive même pas par exemple à manger une fois par jour, une fois chaque deux jours, de dormir avec une famille paysanne, de passer la nuit chez une famille paysanne. Et ça m’a beaucoup interpelé cette différence, ce décalage de vies qu'il y avait dans mon propre pays.
Et puis l’autre chose aussi qui m’a interpelée très tôt, c’est le pouvoir, c’est comment en Haïti on comprend le pouvoir : le pouvoir politique, le pouvoir sur les autres. À propos il y a une nouvelle que j’ai écrite qui… je pense qui a fondé je crois tout ce que j'ai fait par la suite. C’est une nouvelle qui s’intitulait « Quand la planète t’appartiendra. » C’est un matin, je quittais Port-au-Prince - j’allais vers le Sud - et puis il y avait un énorme embouteillage. J’étais dans cet embouteillage pendant deux heures de temps, personne n'arrivait à avancer. Et puis à un certain moment j’entends les sirènes et qui est-ce qui arrive c’est Baby Doc avec son cortège. Et en quelques… En l’espace de quelques secondes, le cortège passe dans l'embouteillage, je ne sais pas comment. Comment… comment… les autos s’écartent et en quelques secondes le cortège passe alors que nous tous, nous étions bloqués pendant deux heures de temps. J’ai écrit une nouvelle qui s’intitulait « Quand la planète t’appartiendra » où j'imaginais une grande autoroute à quatre voies qui était totalement interdite à la circulation, sauf par le dictateur. À côté de cette grande autoroute, deux petites routes sur les côtés qui étaient utilisées par les citoyens. Il y avait un énorme embouteillage sur les deux côtés.  Et je crois que… en fait il faut dire que il faut bien comprendre, c’est pas que je fasse, que j’ai eu à faire de la chronique politique ou des pamphlets politiques. Non, je crois que j’ai été interpelé, ça veut dire que j’ai ressenti énormément de colère devant cet état de choses. Je me suis constamment demandé comment les gens font pour accepter, pour accepter de telles conditions de vie ? Comment les gens font pour accepter de se courber face à de tels pouvoirs ? Comment les gens font pour reproduire ces pouvoirs ? Et à ce moment j’ai commencé à réfléchir sur ce qui se passe à l’intérieur de nos têtes pour qu’on puisse accepter. Et j'ai bien vite compris qu’en fait le pouvoir ne se tenait pas vraiment par des hommes, mais surtout par un autre type d'homme qui était dans nos têtes, c'est à dire, les mentalités et les mythes.

La ballade volée du rapeur1  (extrait de La piste des sortilèges)
La musique ne s'est jamais tue... Le tambour a passé en revue tous les rythmes comme si sur le chemin du rara il lisait des notes différentes semées par un lwa musicien refusant la répétition des séquences de sons. Dans la démence de la fête nocturne, des hommes se sont accrochés aux femmes, des femmes aux femmes, des hommes aux hommes. Les cimetières se sont animés sur le passage de la bande à pied. Des bawon2 ont lancé au major-jonc3 qui dansait, infatigable sur ses échasses, des malédictions que le ululement des vaksin4 a ignorés. Des nuées lumineuses ont suivi avec ravissement ces corps s'abîmant dans l'extase du rythme. Finalement, la fatigue a fondu sur eux avec la rapidité de la mangouste plongeant sur sa proie. Le tambour s'est fait paresseux, le bambou a eu de longs et tristes gémissements. Les corps ont cessé de passer de main en main. La musique s'est tue. L'obscurité déçue fait exploser son tintamarre, refusant le vide du silence. Les couples, formés au hasard, se réfugient derrière les arbres, les rochers, les replis de terrain. Les instruments sont abandonnés pêle-mêle au milieu du chemin. Pipirit se retrouve avec une vieille femme édentée à l'haleine si pestilentielle qu'il en a le souffle coupé. Il la repousse sans ménagement et s'enfuit pendant qu'elle l'abreuve d'injures. Dès qu'il est certain de n'être pas poursuivi, il s'arrête. Il sent maintenant la douleur à sa jambe. Il enlève sa chemise pour se faire un bandage.
 
– Quelle honte ! s'exclame soudain une voix. Chaque fois que je contemple un tel spectacle, je jure de partir. Mais il n'y a plus de navire. Les nègres ont peur de l'océan. Ils préfèrent la misère puis le rêve de la bamboche.
 
Pipirit a un brusque mouvement de recul. Il lui faut du temps pour distinguer dans l'obscurité celui qui vient de s'adresser à lui. Il croit que c'est un bawon. Il s'aperçoit bien vite qu'il se trompe. L'homme est bien vêtu de noir mais c'est un humain. Il est anormalement maigre. Le chapeau noir qu'il porte cache une partie de son visage. Appuyé contre un arbre, il roule entre ses doigts une cigarette.
 
– Je les ai rencontrés en cours de route, se justifie Pipirit. Je recherche un ami qui n'est plus du monde des vivants. Vous ne l'avez pas vu passer ?
 
1 On trouve plus souvent le mot rappeur orthographié avec 2 « p » mais les deux orthographes (rapeur/rappeur) sont correctes.
2 bawon : personne du groupe rara au visage peint en blanc.
3 major-jonc : le maître de l'orchestre rara.
4 vaksin : un des instruments les plus caractéristiques de la musique rara, "trompette" faite avec de longs morceaux de bambou.