Dany Laferrière, romancier

À quoi ressemble votre « pays intérieur » ?
Faire un autoportrait à partir d'une accumulation descriptive.
Publié le 16/11/2011 - Modifié le 05/03/2014
Haiti-Laferriere-video
  • VidéoCinq questions
  • AudioUn tableau naïf
  • À propos
  • Liens
  • Transcription
  • Intégrer
Durée de la vidéo : 23'46
Durée : 8'28
Disponible jusqu'au : 01/10/2013
Disponible jusqu'au : 01/10/2023
Dix voix, dix plumes, pour célébrer Haïti.
Pour Dany Laferrière, le territoire de l'écrivain, son « présent », c'est l'Amérique.

Mes influences (00’28 – 04’50)

Les influences littéraires… c’est très compliqué cette histoire d’influences littéraires parce qu’il y a en moi deux personnages : y a le lecteur, y a l’écrivain. Comme lecteur, je lis certaines choses, il y a des écrivains que j’aime beaucoup, par exemple, l’écrivain qui m’est le plus proche, c’est, il m’en reste sûrement là en haut, c’est Borges, et je ne suis pas très proche de lui par mon écriture. J’aime le lire, mais je n’essaie pas de le suivre sur ce chemin-là, c’est à dire cette littérature très érudite et ces phrases courtes un peu « sentencielles », je ne suis pas sur ce chemin-là. Il y a aussi d’autres écrivains comme Boulgakov, Boulgakov le russe, Mikhaïl Boulgakov, l’auteur du Maître et Marguerite, c’est son humour, c’est un humour, j’allais dire très russe, je ne sais pas exactement ce que ça veut dire un humour russe, mais y a un mélange d’ironie, sur la religion, puisque le maître serait le diable. Il y a un mélange aussi d’humour local, enfin ce sont des choses qui me sont étrangères, mais malgré tout, le cocktail qu’il en a fait m’est précieux, il me fait rire. La distance et l’ironie de Tanizaki, l’écrivain japonais, Juniko Tanizaki, m’intéressent. J’aime bien, en lui, cette façon qu’il a de tenir son poing, c'est-à-dire l’idée qu’il a, le livre, il le tient un peu à bout de bras, à distance, il le regarde avec dédain presque, on le voit dans les œuvres marquantes, comme Journal d’un vieux fou, ou Confessions impudiques. J’aurais aimé avoir cette distance, j’aurais aimé cette fois-ci pouvoir écrire comme ça, mais ce n’est pas mon genre. Il faut que j’injecte un peu de lyrisme, et je n’ai pas cette distanciation japonaise qui est encore plus forte, même, que chez Brecht. Ils ont une façon très étrange qui vous donne l’impression que le livre que vous êtes en train de lire n’est pas le vrai et qu’il y a un autre sous livre secret qui circule à l’intérieur du livre qui ne peut être compris que par des initiés. Et d’ailleurs, Tanizaki, dans Confessions impudiques, écrit un journal et dans le journal il raconte que chez les Japonais, dans les couples, ils ont toujours trois journaux : un journal qu’ils cachent très loin, qu’ils sont sûrs que l’épouse va trouver, un journal qu’ils cachent un peu, que l’épouse trouvera peut-être, et un journal qu’ils mettent presque à vue, et que la personne ne trouvera jamais. Donc, il y a toujours à l’intérieur même, c’est comme une mise en abîme, dans le livre même, on a l’impression qu’il y a trois journaux dans ce journal qu’il écrit dans Confessions impudiques ou dans Journal d’un vieux fou, et que nous lecteur on a l’impression qu’on ne trouvera jamais, qu’on ne pourra jamais lire le vrai journal. Donc mes influences sont très étranges. Comme lecteur, je lis des gens qui sont très loin de moi. Comme écrivain je suis influencé plutôt par des écrivains qui s’appellent « amis ». J’aime la littérature de proximité d’un Henry Miller par exemple, où l’on a l’impression d’être assis à une terrasse de café avec lui, et Miller c’est une écriture de confort. Y a pas de morale. Le monde, il va bien tel qu’il est, non qu’il soit acceptable, mais c’est le seul qu’on a. Donc Miller y a pas de morale, et j’aime bien lire un écrivain où je n’ai pas l’impression qu’il a une vision du monde  très très très raide et qu’il a compris quelque chose que nous n’avons pas compris. Miller est en dessous de tout le monde : il est moins moraliste que n'importe qui, mais il arrive à imposer une morale qui est une sorte de pulsion de vie. Chez Miller c’est la joie de vivre. Et c’est ça que j’ai pris. Beaucoup plus qu’un style, qu’une façon de se tenir dans le monde.

Mon œuvre (14’08 – 20’23)

Je suis venu pour dire deux choses. Témoigner de cette enfance que j’ai passée avec ma grand-mère, décrire les visages de ma mère et de mes tantes, à Port-au-Prince, parler de ma grand-mère et de Petit-Goâve, c'est-à-dire d’une certaine manière attacher des visages à des lieux précis. Petit-Goâve : ma grand-mère, l’enfance, la petite enfance ;  Port-au-Prince : l’adolescence, ma mère ; Montréal : moi-même, jeune homme, tout seul, dans la solitude extrême, et le désir d’écrire, et puis aussi, plus loin, plus on avance, c’est-à-dire le métier d’écrivain. Le but c’était dans ma tête, mais ça s’est pas précisé au début, mais au fur et à mesure j’ai compris cela, de témoigner de ces années terribles qui sont les années de Duvalier, puisque je suis né en 53, Duvalier est arrivé au pouvoir en 57, de laisser un témoignage de ce parcours, de tous ces jeunes gens qui ont vécu sous le duvaliérisme, pour voir un peu comment on a pu un peu s’échapper du projet de Duvalier de faire de nous des zombis. De faire des individus qui aient toujours peur, qui pensent toujours que n’importe quoi peut leur arriver, et Duvalier avait pour but de faire en sorte de sortir Haïti de la peur de la mystique pour entrer Haïti dans la peur de la dictature, c'est-à-dire la peur de …, la peur nocturne de la mystique pour entrer dans la peur diurne, la peur du tonton macoute, la peur du chef, la peur du maître. D’ailleurs c’était tellement arrivé que même les exilés qui étaient à l’extérieur, quand ma génération qui était en Haïti sous Duvalier vivait la dictature forte de François Duvalier, Papa doc, eux pensaient que Duvalier avait réussi. Ils disaient « c’est normal qu’il ait réussi, puisqu’il avait exilé tous les gens qui étaient intéressants, tous ceux qui pouvaient se révolter, tous ceux qui apportaient le savoir, les professeurs, les médecins, les ingénieurs, et tout le monde, les infirmières, tout le monde a été exilé, tous ceux qui avaient quelque chose, qui se mettaient debout face à lui, donc il ne restait en Haïti que ceux qui avaient rampé, ceux qui avaient pactisé, ceux qui étaient corrompus, ceux qui avaient peur, et donc la génération montante n’a pas eu de modèle, n’a pas eu de professeur, ces gens n’ont pas de colonne vertébrale. Avec quelques copains, on a voulu leur démontrer que c’était faux. Et j’ai voulu, moi comme écrivain, et d’autres comme dramaturges, ou cinéastes ou autre chose, disons, tenir un journal, de l’effort d’un groupe d’individus, pour sortir du joug d’une dictature, se tenir, en rendre compte, et démontrer à la face du monde que l’esprit n’a jamais été soumis, d’une certaine façon. C’est ça, le projet. C’est ça le projet, c’est pour cela que c’est pas du tout de l’autofiction, c’est pas du tout une chose qui tourne autour de moi, et je parle des autres aussi, qui tourne autour d’eux, c’est un témoignage profond, qui est aussi vieux que celui de Sénèque ou que celui d’autres écrivains grecs, c’est l’idée toujours que l’esprit humain est rebelle, et qu’il n’y a aucun formatage possible pour lui, et que, maintenant j’ai mis ça dans toute forme… Ma littérature, je n’ose pas dire mon œuvre, mon travail d’écrivain, est un travail de rebelle : rebelle contre la dictature, rebelle contre la mise en… l’empaquetage qu’on voulait faire : littérature migrante, littérature de l’exil, littérature francophone, littérature de la créolité, je refuse tout cela d’un revers de main, d’ailleurs avec tellement de facilité puisque dans dans dans… J’ai gagné mes épaulettes sous Duvalier, c'est-à-dire je suis un aristocrate, si Duvalier n’a pas pu me soumettre c’est pas des petits… hein ? Donc j’ai toujours ça en tête : « Duvalier n’a pas pu me soumettre ». À chaque fois qu’il m’arrive… qu’on essaie de m’embrigader, ou qu’il m’arrive … le moment où je dois choisir entre ma liberté et essayer de me soumettre pour avancer dans la carrière ou pour avoir une bonne critique, ou pour avoir un éditeur qui m’aime bien, je me dis : « Écoute Duvalier n’a pas pu te soumettre, tu vas pas te soumettre à des mondanités ! ». Parce que tout le reste pour moi, c’est mondanités ! Tout ce qui vient, même mon écriture elle-même, c’est de la mondanité, tout ce qui se trouve en dehors de ce projet, de montrer non seulement qu’on peut tracer, qu’on peut laisser une trace, un peu ce que Montaigne appelle le passage, et tout ce qui vient en dehors de ce projet que l’effort esthétique même, de le faire dans un sens esthétique et non juste dans une sorte de témoignage grossier et vulgaire, tout ça fait partie de cette tenue, cette façon de se tenir dans le monde, j’ai toujours entendu ma mère dire « il faut savoir se tenir » ça veut dire… ça ne veut pas dire une chose mondaine, ça veut dire il faut savoir garder sa dignité humaine, en tout temps. Et pour moi l’effort esthétique, l’effort de non seulement dire sa douleur, mais le dire dans la plus belle langue qui soit, dans le ton le plus juste qui soit, fait partie de ce que ma mère appelle « savoir se tenir ». On ne se fera pas avoir par eux, ils ne nous auront pas, et on va les illuminer par la beauté, on va faire en sorte qu’ils se cachent, qu’ils rentrent dans les trous comme des cancrelats, face à la beauté, à l’éclat de la beauté. Et c’est ça, ce travail que je tente de faire à l’aide de mes amis ici, puisque le seul vrai pays d’un écrivain, c’est sa bibliothèque, c’est les gens qui le lisent, et dans cette bibliothèque, il y a de toutes les races, de tous les pays, de toutes les cultures, de toutes les influences, y a pas de trucs, de race, là, tout le monde est là. Donc à l’aide de ces collègues, c’est ce que j’ai tenté de faire et ce que je tenterai de faire.

L’insularité (21’07 – 23’14)

Le rapport des Haïtiens avec la mer est un rapport très étrange. Il paraît qu’on empêchait les esclaves de regarder la mer, ce qui les rendait trop nostalgiques et impropres au travail, parce que la mer leur rappelait l’Afrique. Je crois que c’est peut-être de là qu’est venue la réticence des Haïtiens face à la mer : la plupart des Haïtiens ne savent pas nager, et même les pêcheurs. C’est très étrange, notre réticence à la mer : notre bétail n’est pas très nombreux, et pourtant nous consommons très peu de poisson, alors qu’on a la mer, qu’on aurait dû être un peuple de pêcheurs, on ne l’est pas du tout, y a que les bourgeois qui mangent du poisson, et les très pauvres. Donc j’ai jamais senti cette idée d’insularité, et arrivé à Montréal aussi, malgré le fait que Montréal soit une île, j’arrive pas à avoir, encore moins, parce qu’au moins je voyais la mer en Haïti, encore moins, cette idée d’insularité. La seule île que je connaisse c’est le livre. Le livre a toujours été pour moi un radeau sur cette mer qu’est le monde. Et j’ai toujours, disons, j’ai toujours voulu rester sur le radeau malgré la tempête. Ou plutôt c’est un radeau qu’on m’a envoyé, c’est presque une bouée de sauvetage qu’on m’a envoyée, en pleine tempête. J’ai reçu le livre comme une bouée de sauvetage en pleine tempête. Je me souviens de ces nuits noires haïtiennes où certaines fois… Le poète Anthony Phelps disait « il fallait se parler par signes tellement la situation politique était difficile, étrange, ténébreuse », et on se réfugiait, y avait des… on pouvait pas sortir dehors, les tontons macoutes attendaient, et on se réfugiait dans un livre. Et si y a quelque chose qui pourrait signifier une île, pour moi, c’est le livre.
Extrait d’Un tableau naïf de « Je m’appelle Laura Ingraham… » (00’09) à «  …mais celui-là je le transporte partout avec moi. » (04’27). (Extrait du roman La Chair du Maître)
 
Je m'appelle Laura Ingraham. J'ai trente-cinq ans. Je plais beaucoup aux hommes parce que je suis grande, svelte, blonde (la routine quoi !), mais je leur fais un peu peur parce que je suis une intellectuelle new­yorkaise. Je suis née à New York, et j'y ai toujours vécu. J'aime cette ville. Sa dureté surtout. New York ne croit pas aux larmes (comme Moscou d'ailleurs). Mon bouquin préféré, c'est Petit Déjeuner chez Tiffany de Truman Capote, que je garde toujours dans mon sac à main et que je sors dès que je m'ennuie quelque part. Andy Warhol fut longtemps mon dieu. Je collectionne tout ce qui touche à cette époque (fin soixante, début soixante-dix), l'époque de Factory, le studio de Warhol. Mon plus grand regret est de n'avoir jamais été au Studio 54 quand Jackie Kennedy, Liza Minnelli et Bianca Jagger y allaient. Mon type d'homme : le photographe et aventurier Peter Beard. Mon film préféré est bien sûr Manhattan de Woody Allen, que j'ai vu plus d'une douzaine de fois. J'adore aussi les sous-vêtements masculins de Calvin Klein.
Vous souvenez-vous de ce que portait Diane Keaton dans Annie Hall ? Eh bien ! J'ai porté les mêmes trucs pendant des années jusqu'à ce qu'un de mes amants (un critique musical du magazine Rolling Stone) m'ait fait savoir que, passé l'adolescence, un tel jeu devient ridicule. Mais ce n'était pas un jeu pour moi.
J'ai un autre côté que personne ne soupçonne. Mon jardin secret. C'est une histoire qui remonte à mon enfance. J'avais cinq ans. Mon père avait rapporté à la maison, un jour, un tout petit tableau (un paysage) qu'il avait placé dans ma chambre, au-dessus de mon lit. Un simple paysage naïf. Des fois, la nuit, quand j'avais peur dans ma chambre, je passais un long moment à regarder le tableau (cette nature colorée, riante, lumineuse) jusqu'à ce que je me sois calmée. Des fois, j'imaginais ma vie là-bas. Si j'étais née dans un pareil endroit, et non à Manhattan. Mais j'ai besoin des deux (mon paysage réel et mon paysage imaginaire). Manhattan m'excite. Et ce paysage me calme. Je crois que cette dualité fait partie de ma nature profonde. Comme tout être excité, je peux aussi rester tranquille et silencieuse pendant des heures. Mes amis ignorent totalement cet aspect de ma personnalité. Ils ne connaissent que cette fille capable, en un seul après-midi, de passer plus de deux heures chez Bloomingdale à chercher une écharpe qu'elle portera à un cocktail plus tard, pour filer tout de suite après à Queens à cette soirée chez d'excellents amis, avant d'aller finir la soirée dans une nouvelle boîte de nuit de Long Island. Quelle que soit l'heure, je ne rentre jamais me coucher sans prendre la peine de passer acheter quelques bagels chauds sur Park Avenue. C'est cette fille urbaine jusqu'au bout des ongles que mes amis (même les plus proches) connaissent. Alors que je peux être aussi cette paysanne qui se lève au chant du coq pour aller, pieds nus dans la rosée du matin, ramasser les fruits mûrs tombés durant la nuit. Suis-je schizophrène comme la majorité des habitants de cette ville ? Quand j'ai quitté la maison familiale pour aller louer ce studio près de l'université Columbia, je n'ai emporté avec moi que ce « paysage ». Je l'ai tout de suite accroché sur le mur de ma chambre. Quand il m'arrivait de me réveiller la nuit, tout en sueur (la solitude et la peur combinées), c'est uniquement la vue de ce paysage (le seul élément constant de ma vie) qui parvenait à me calmer. Je ne savais pas encore de quel pays venait ce tableau. J'aurais pu facilement remonter à ses origines, si je le voulais, en consultant tout bonnement quelques bouquins d'art à la bibliothèque municipale. Cela ne m'a jamais intéressée. Ce paysage existe de manière si concrète pour moi que je n'ai jamais pensé le rattacher à un pays. Sauf le pays intérieur. Mais celui-là, je le transporte partout avec moi.
 
Extrait d’Un tableau naïf de « Il y avait cette exposition d’art naïf haïtien… » (04’38) à « …j’ai commencé à regarder le nom des peintres. » (05’38). (Extrait du roman La Chair du Maître)
 
Il y avait cette exposition d'art naïf haïtien. Et là, j'ai vu, avec une stupéfaction croissante, des tableaux immenses (plus par la qualité que par la dimension) dans le genre de mon petit paysage. Il ne s'agissait plus d'un pays, dans ce cas-là, mais d'un univers. Un monde enchanté. Des couleurs éclatantes. Des animaux, des gens (beaucoup de gens), des montagnes. Des ajoupas au flanc des montagnes bleues. Des poissons dans l'air. Des bœufs traversant des rivières en crue. Des combats de coqs. Des marchés. Des femmes longilignes descendant calmement ces mornes avec de lourds paniers sur leur tête. Des enfants jouant dans des décors de rêve. La mer. La mer, partout. Et personne qui la regarde. La vie naturelle. Ce n'est qu'après avoir fait le tour complet que j'ai commencé à regarder le nom des peintres.